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🇪🇹Éthiopie : le futur africain en version exécutée

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Pendant que nombre de capitales africaines s’enlisent dans les slogans identitaires et les injonctions contradictoires — « Rentrez chez vous », « Changez sans rompre » — Éthiopie déroule une trajectoire autrement plus rare : celle d’un État qui planifie, exécute et sanctionne. À Addis-Abeba, le futur africain n’est pas promis ; il est déjà en production.


Ce succès ne relève ni du hasard ni de l’idéologie. Il s’appuie sur une grammaire claire : intelligence économique, discipline institutionnelle et partenariats stratégiques assumés. Une lecture que l’économiste Jean‑Paul Pougala martèle depuis des années — souvent à contre-courant — et que les faits confirment aujourd’hui.

La leçon centrale : l’ordre comme actif économique

Dans l’économie globale, le respect des institutions n’est pas une valeur morale : c’est un signal aux investisseurs. L’Éthiopie l’a compris. Les conflits d’ego, les humiliations publiques et la personnalisation du pouvoir — autant de bruits toxiques pour le capital — y sont sévèrement contenus. La corruption, lorsqu’elle apparaît, est sanctionnée. Résultat : prévisibilité, lisibilité et continuité.

À l’inverse, dans nombre d’États africains francophones, l’atteinte publique à la hiérarchie institutionnelle envoie un message de désordre qui renchérit le coût du capital. Addis-Abeba, elle, a fait du calme administratif un avantage comparatif.

L’Éthiopie n’a pas « changé de maître ». Elle a refusé l’idée même de maître. Là où d’autres ont abordé Chine comme un supermarché d’infrastructures, Addis-Abeba a posé une question radicale : Que devons-nous faire pour devenir comme vous ?

La réponse fut structurelle : le savoir. En deux décennies, le pays est passé de deux à 22 universités, majoritairement orientées vers les sciences et l’ingénierie. En partenariat avec des groupes comme Huawei et ZTE, l’Éthiopie forme ses ingénieurs, assure la maintenance de ses réseaux et exporte désormais des compétences — jusqu’en Occident et en Amérique du Sud.

L’État stratège au cœur du modèle

Le modèle éthiopien s’inspire ouvertement du capitalisme d’État chinois : entreprises publiques fortes, rigueur comptable, contrôle financier strict. Le secteur privé n’est pas exclu ; il intervient en complément, dans un cadre concurrentiel clair. Cette architecture explique la montée en puissance d’Ethiopian Airlines, devenue la première compagnie aérienne africaine.

La clé ? Le fret. Pékin a confié à la compagnie une part essentielle de ses flux vers l’Afrique, l’Europe et les États-Unis, rendant chaque vol rentable — même en basse saison. Le hub de Bole, bientôt renforcé par le plus grand aéroport d’Afrique en construction, est la copie assumée des plateformes chinoises.

Énergie bon marché, souveraineté industrielle

Autre pilier : l’énergie. Grâce à des investissements massifs, l’Éthiopie affiche l’un des coûts d’électricité les plus bas au monde. Le symbole en est le Grand Barrage de la Renaissance, levier de souveraineté industrielle.

À titre de contraste, quand RFI encourageait certains pays à rompre avec Pékin pour signer des contrats léonins avec EDF, Addis-Abeba consolidait son avantage énergétique. L’arbitrage est clair : compétitivité d’abord.

Découplage intelligent et audace réglementaire

En 2024, l’Éthiopie devient le premier pays à interdire l’importation de véhicules thermiques. Les éditoriaux occidentaux se moquent. Deux ans plus tard, le pays accueille des sites d’assemblage de batteries électriques made in China. La leçon est simple : la réglementation peut précéder l’industrie quand l’État sait où il va.

L’Éthiopie n’est pas parfaite. Mais elle prouve une chose essentielle : le développement est un choix politique avant d’être une promesse. Refuser les maîtres, investir dans le savoir, protéger l’ordre institutionnel et négocier sans complexe — voilà la recette.

À Addis-Abeba, la question n’est pas « Qui doit rentrer chez lui ? » mais « Comment faire prospérer la nation ? ».

Le reste du continent ferait bien d’y répondre, chiffres à l’appui.

VICTOR ESSO/ JEAN POUGALA

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