🇨🇲 Cameroun – Douala : le centre-ville à l’abandon, chronique d’un déclassement
Il fut un temps où le centre-ville de Douala incarnait l’élégance administrative, la rigueur urbanistique et une certaine idée du Cameroun moderne. De Bonanjo à Akwa, de Bali à Bonapriso, le cœur battant de la capitale économique vibrait au rythme d’une ambition : faire de Douala une vitrine régionale, parfois surnommée le « Genève africain ».
Aujourd’hui, le contraste est brutal. Routes éventrées, trottoirs défoncés, signalisation défraîchie, poussière persistante, éclairage public capricieux : le centre urbain semble pris dans une lente érosion, presque une résignation collective.
L’héritage contrarié de Rudolph Tokoto Essome
Architecte visionnaire et premier maire de la ville, Rudolph Tokoto Essome avait pensé Douala comme une cité structurée autour d’un noyau administratif et résidentiel cohérent :
•Bonanjo, plateau institutionnel et diplomatique ;
•Akwa, centre névralgique des affaires ;
•Bali, quartier mixte à forte densité ;
•Bonapriso, enclave résidentielle et huppée.
Cette organisation urbaine reposait sur un principe simple : un centre fort pour une économie forte. Les avenues larges, les bâtiments administratifs ordonnés, les espaces publics identifiables participaient à une mise en scène du pouvoir et de la prospérité.
Voir aujourd’hui l’axe reliant l’aéroport au centre-ville criblé de nids-de-poule et bordé de marquages effacés donne le sentiment d’une capitale économique qui s’excuse presque d’exister.
Bonanjo : cœur institutionnel, décor fragilisé
De l’avenue De Gaulle à la rue Loti, où trône le siège régional de la Banque des États de l’Afrique Centrale, en passant par le Tribunal de première instance de Bonanjo, le décor institutionnel contraste avec l’état des voiries.
Plus troublant encore, l’avenue du Ngondo — symbole culturel fort reconnu par l’UNESCO — présente par endroits une chaussée dégradée, indigne d’un site associé à un patrimoine immatériel. Même l’avenue Manga Bell, du nom du héros national Rudolf Duala Manga Bell, semble livrée à l’usure.
Le centre administratif donne le sentiment d’un espace fonctionnel mais non entretenu, comme si la maintenance n’était plus une priorité stratégique.
Promesses structurantes, réalité fragmentée
L’actuel exécutif municipal dirigé par Roger Mbassa Ndine avait promis une transformation profonde : tramway, Bus Rapid Transit (BRT), échangeurs, routes intégralement bitumées, espaces verts structurants.
Six ans plus tard, les habitants interrogent le décalage entre l’ambition affichée et la matérialité du quotidien. Les accès aux grands centres commerciaux — Super U, Casino, Spar — restent parfois dégradés. Des projets comme le parc de loisirs annoncé à la place Besseke ont été stoppés sans communication claire, laissant place à des interrogations sur l’aménagement futur de l’espace.
La question n’est plus seulement esthétique. Elle est économique.
Un centre-ville affaibli, un signal envoyé aux investisseurs
Douala demeure la principale porte d’entrée du Cameroun. Chaque investisseur, diplomate ou touriste qui atterrit à l’aéroport international forge son premier jugement en empruntant l’axe menant à Akwa ou Bonanjo.
Un centre-ville dégradé envoie un message implicite : celui d’une gouvernance urbaine sous tension, d’une planification en panne, voire d’un arbitrage budgétaire défavorable au cœur historique.
Or, dans toutes les grandes métropoles africaines en compétition — d’Abidjan à Kigali — le centre-ville reste la vitrine stratégique. On y concentre la propreté, la sécurité, l’éclairage, la mobilité. À Douala, l’impression dominante est celle d’une dilution des priorités.
Malaise civique et appel à l’État
Les riverains évoquent un sentiment d’abandon. Les automobilistes dénoncent le coût croissant des réparations liées aux chaussées détériorées. Les commerçants parlent d’une fréquentation en baisse dans certaines zones.
Derrière la critique municipale se profile une interrogation plus large : quelle vision pour le centre-ville dans le Douala de demain ? Faut-il le réhabiliter comme cœur stratégique ou accepter son déclassement progressif au profit de nouvelles centralités périphériques ?
Certains en appellent à une intervention plus forte de l’État central pour impulser un plan de rénovation urbaine ambitieux, capable de redonner au centre-ville son rôle de locomotive symbolique et économique.
Le déclin d’un centre-ville n’est jamais anodin. Il traduit une tension entre mémoire et modernité, entre promesse politique et gestion quotidienne. À Douala, l’urgence n’est pas seulement de reboucher des nids-de-poule. Elle est de restaurer une ambition.
Car lorsqu’une capitale économique laisse son cœur se fissurer, c’est toute la narration nationale qui vacille.
VICTOR ESSO TIKI


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