🇨🇲Cameroun – Amélioration du climat des affaires : le Cameroon Business Forum fait l’autopsie des blocages économiques
Douala, 22 octobre 2026 — La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) ouvre au Cameroun une perspective de conquête des marchés africains. Mais entre l’ambition d’industrialisation, le coût des facteurs de production, les défaillances infrastructurelles et les lenteurs judiciaires, le pays doit encore lever des obstacles structurels pour transformer son potentiel économique en croissance productive. Réunie à Douala pour sa 12ᵉ session, sous la présidence du Premier ministre, chef du gouvernement, Joseph Dion Ngute, le Cameroon Business Forum (CBF) est appelé à dépasser le rituel du dialogue pour engager une véritable refonte des mécanismes de compétitivité.
La ZLECAf, une ouverture commerciale sans garantie de compétitivité
Placé sous le thème « ZLECAf et transformation productive : quelles réformes pour faire du Cameroun un pôle industriel et commercial majeur en Afrique ? », le rendez-vous du 22 au 23 octobre 2026 intervient à un moment charnière. L’ouverture progressive des marchés africains offre aux entreprises camerounaises des perspectives considérables. Toutefois, l’accès à un marché continental ne garantit ni la capacité de produire en quantité suffisante, ni la compétitivité des prix, encore moins la conquête durable de nouveaux débouchés.
Le diagnostic présenté par la Chambre de commerce, de l’industrie, des mines et de l’artisanat (CCIMA), au nom du secteur privé, met en évidence un paradoxe : le Cameroun dispose de ressources naturelles abondantes, d’une position géographique stratégique et d’un tissu entrepreneurial diversifié, mais peine encore à transformer ces atouts en capacités industrielles et en exportations à forte valeur ajoutée.
Le défi n’est donc plus seulement d’ouvrir les frontières commerciales. Il consiste à produire davantage, à transformer localement les matières premières, à réduire les coûts logistiques et à intégrer les entreprises nationales aux chaînes de valeur africaines. Sans cette mutation, la ZLECAf pourrait aussi exposer les producteurs camerounais à une concurrence plus intense, face à des économies mieux préparées à exporter.

Cinq contraintes qui fragilisent l’entreprise camerounaise
Les enquêtes de conjoncture citées dans le discours du président de la CCIMA dressent un tableau préoccupant des conditions d’exploitation des entreprises. Selon les chiffres présentés, 66 % des entreprises interrogées signalent la hausse des prix de leurs fournisseurs, 63,5 % dénoncent le poids de la fiscalité, 45 % pointent le coût élevé de l’énergie, 40 % évoquent le coût des intrants importés et 33,5 % font état de difficultés liées au recouvrement des créances.
Ces indicateurs, qui reflètent les réponses des entreprises interrogées et non nécessairement l’ensemble du tissu économique national, révèlent une accumulation de charges qui réduit les marges, limite les investissements et fragilise la création d’emplois.
La fiscalité constitue l’un des points de tension majeurs. L’enjeu n’est pas de nier la nécessité des recettes publiques, indispensables au financement des infrastructures et des services collectifs, mais de trouver un équilibre entre rendement budgétaire et capacité productive. Une entreprise soumise à des prélèvements élevés, confrontée à des délais administratifs et privée de financements accessibles dispose de moins de ressources pour investir, recruter ou conquérir de nouveaux marchés.
L’énergie représente un autre verrou. Pour l’industrie agroalimentaire, la métallurgie, le textile ou la transformation du bois, le coût et la fiabilité de l’approvisionnement électrique influencent directement la compétitivité. Une politique d’industrialisation crédible suppose donc une énergie disponible, prévisible et compatible avec les exigences de production.
À ces difficultés s’ajoutent le coût des matières premières et des intrants importés, ainsi que les insuffisances logistiques. Le secteur productif reste ainsi exposé à une double pression : des coûts élevés en amont et des difficultés à acheminer les marchandises dans des délais compétitifs.

Infrastructures : le prix économique des retards
La compétitivité d’une économie ne se mesure pas uniquement à ses incitations fiscales ou à ses textes réglementaires. Elle dépend aussi de l’état des routes, de la qualité des plateformes logistiques, de la fluidité des corridors commerciaux et de la régularité des services publics.
Lorsque les trajets deviennent imprévisibles, les entreprises supportent des surcoûts de transport, des retards de livraison, des pertes de marchandises et des difficultés à honorer leurs engagements commerciaux. La dégradation des axes routiers, les interruptions de circulation et les insuffisances de certaines infrastructures peuvent ainsi neutraliser une partie des efforts consentis pour améliorer l’environnement des affaires.
La question de la performance des investissements publics mérite, dès lors, une attention particulière. Au-delà des montants mobilisés, l’évaluation doit porter sur les délais d’exécution, la qualité des ouvrages, leur entretien et les bénéfices économiques effectivement obtenus. Les infrastructures ne produisent leur rendement que lorsqu’elles sont fonctionnelles, durables et adaptées aux besoins des opérateurs.
Le véritable enjeu est de passer d’une logique de dépenses d’équipement à une logique de résultats économiques mesurables.

Sécurité juridique : le financement de l’économie en dépend
Le recouvrement des créances et la protection des droits des investisseurs constituent un autre front de la compétitivité. Pour les entreprises, les retards dans le règlement des factures peuvent rapidement devenir un problème de trésorerie, notamment lorsque les créances immobilisent les ressources nécessaires au paiement des salaires, des fournisseurs ou des échéances bancaires.
La sécurité juridique ne relève donc pas d’une préoccupation réservée aux juristes. Elle conditionne directement l’accès au crédit, le coût du financement et la confiance des investisseurs. Lorsqu’un créancier doute de sa capacité à faire exécuter une décision de justice dans des délais raisonnables, il peut durcir ses conditions de paiement, réduire ses engagements ou renoncer à certaines opérations.
Le problème devient systémique lorsque les entreprises doivent financer durablement des créances difficiles à recouvrer, tandis que les banques évaluent leurs risques dans un environnement où les garanties peuvent être longues ou coûteuses à réaliser.
La réponse passe par une justice commerciale plus prévisible, des procédures d’exécution efficaces, une meilleure discipline contractuelle et une administration capable de respecter ses propres engagements. Elle exige également de distinguer la protection légitime des débiteurs de bonne foi des pratiques organisées d’insolvabilité qui fragilisent les créanciers.
Sans confiance dans les contrats, l’investissement privé demeure plus prudent et le financement de l’économie plus cher.

Six priorités pour relancer la machine productive
Face à ces contraintes, la CCIMA a soumis au Premier ministre six propositions prioritaires qui dessinent les contours d’un programme de réformes structurelles.
La première porte sur le « Made in Cameroon » et la valorisation des matières premières, notamment agricoles. L’objectif est de renforcer la transformation locale, de soutenir les filières productives et de réduire la dépendance aux importations. La Mission d’aménagement de zones agricoles (MAGZA), évoquée dans le discours, s’inscrit dans cette perspective de structuration de la production.
La deuxième concerne le coût des intrants qui pénalisent les entreprises. Cette question appelle une action coordonnée sur les circuits d’approvisionnement, les formalités douanières, la logistique et les conditions d’accès aux matières premières.
La troisième vise l’accès au financement productif, notamment à travers des crédits de long terme. L’industrialisation exige des capitaux patients, capables d’accompagner des investissements dont la rentabilité ne se matérialise pas immédiatement. Les entreprises ne peuvent durablement financer leurs équipements avec des ressources trop courtes ou trop coûteuses.
La quatrième proposition concerne la sécurité juridique et judiciaire des investissements. Elle suppose de renforcer la prévisibilité des décisions, l’exécution des contrats et le règlement des différends commerciaux.
La cinquième appelle à une réforme du fonctionnement opérationnel des entreprises, afin d’alléger les contraintes qui freinent leur productivité. Cette ambition implique une administration plus efficace, des procédures simplifiées et une meilleure coordination des services publics.
Enfin, la sixième proposition vise la réforme du Cameroon Business Forum lui-même. C’est sans doute l’un des points les plus décisifs : le cadre de concertation doit devenir un mécanisme permanent de suivi des engagements, plutôt qu’un rendez-vous périodique dont les recommandations risquent de perdre leur portée après la clôture des travaux.

Réformer le CBF pour sortir du cycle des recommandations
Le président de la CCIMA plaide pour un dialogue public-privé plus régulier, inclusif et orienté vers les résultats. Le secteur privé entend participer non seulement à l’identification des difficultés, mais aussi à la formulation des solutions et au suivi de leur mise en œuvre.
Cette ambition suppose une méthode rigoureuse : chaque recommandation devrait être assortie d’un responsable institutionnel clairement désigné, d’une échéance, d’indicateurs de performance et d’un mécanisme public de reddition des comptes.
La réforme du CBF ne saurait se limiter à multiplier les réunions ou à produire de nouveaux documents de synthèse. Sa crédibilité dépendra de sa capacité à faire évoluer les pratiques administratives, à résoudre les problèmes signalés par les entreprises et à mesurer les progrès réalisés.
Les cinq ateliers annoncés pour cette session abordent plusieurs dimensions essentielles de cette transformation. Deux portent notamment sur la facilitation des échanges intra-africains — simplification des procédures douanières, application des règles d’origine et réduction des barrières commerciales — et sur le financement du commerce et de l’industrialisation. Un autre s’intéresse à l’innovation, à l’incubation des entreprises et aux start-up portées par les jeunes et les femmes, avec une attention particulière à l’accès au financement.
Ces chantiers sont complémentaires. La simplification douanière restera insuffisante si les producteurs ne disposent pas de capitaux pour augmenter leur offre. Le financement ne produira pas tous ses effets si les infrastructures demeurent défaillantes. Et les investissements ne se multiplieront pas sans une sécurité juridique suffisamment solide.
La ZLECAf exige aussi une intégration financière et logistique
Pour que le marché continental devienne une réalité opérationnelle, le discours de la CCIMA souligne trois conditions : la libre circulation des biens et des personnes, notamment face aux difficultés liées aux visas ; le développement d’infrastructures africaines de communication ; et la mise en œuvre du système panafricain de paiement et de règlement PAPSS, porté par Afreximbank.
Ces leviers répondent à une difficulté concrète : commercer en Afrique ne consiste pas seulement à pouvoir vendre un produit dans un pays voisin. Il faut aussi pouvoir transporter la marchandise, franchir les frontières dans des délais raisonnables, recevoir le paiement et régler ses fournisseurs sans supporter des coûts disproportionnés.
La réussite de la ZLECAf dépendra donc de la cohérence entre les politiques commerciales, les infrastructures, les systèmes de paiement et les stratégies nationales d’industrialisation. Pour le Cameroun, dont le marché intérieur représente un socle important, l’enjeu est de transformer sa position géographique en véritable avantage commercial régional.
Des actes, désormais, plutôt que des diagnostics supplémentaires
La douzième session du Cameroon Business Forum remet sur la table des questions qui dépassent largement le cadre de la concertation institutionnelle. Elles touchent à la capacité du pays à financer sa transformation, à soutenir ses entreprises, à sécuriser les investissements et à créer des emplois durables.
Le diagnostic est suffisamment explicite : le coût des facteurs de production, la fiscalité, les infrastructures, l’accès au crédit et la sécurité juridique pèsent sur les ambitions industrielles. Mais le diagnostic, à lui seul, ne modifie pas les conditions de fonctionnement de l’économie.
Le véritable test commencera après la clôture des travaux, le 23 octobre. Il consistera à vérifier quelles mesures auront été retenues, qui sera chargé de les appliquer, selon quel calendrier et avec quels résultats publiquement vérifiables.
Le Cameroun ne manque ni d’atouts ni de cadres de concertation. Il doit désormais réduire l’écart entre ses ambitions et leur traduction opérationnelle. La ZLECAf offre une fenêtre stratégique, mais cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment aux entreprises qui tardent à gagner en productivité.
Au fond, l’enjeu du Cameroon Business Forum n’est plus seulement d’améliorer le climat des affaires. Il est de restaurer la confiance entre l’État et les entreprises, de rendre l’investissement plus prévisible et de faire de la transformation productive une réalité mesurable. L’économie camerounaise n’a plus seulement besoin de recommandations : elle a besoin de réformes exécutées, évaluées et corrigées à partir de leurs résultats.
VICTOR ESSO TIKIÂ


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