🇨🇲Cameroun | Plan de convergence de la COMIFAC : Yaoundé met le futur du Bassin du Congo à l’épreuve du financement vert
Forêts, carbone, biodiversité, bioéconomie et communautés : le Plan de Convergence 2026-2035 veut transformer la conservation des écosystèmes d’Afrique centrale en véritable stratégie d’investissement. À Yaoundé, les experts de la COMIFAC examinent pendant deux jours un nouveau cadre régional articulé autour de quatre axes, 36 cibles et un Programme régional d’investissement de 17 programmes structurants.
YAOUNDÉ, ce 17 septembre 2026, dans une salle de réunion de la Commission des Forêts d’Afrique centrale (COMIFAC), l’avenir d’un des plus importants patrimoines écologiques de la planète se joue moins dans le langage traditionnel de la conservation que dans celui de la finance, de la gouvernance et de la transformation économique.
Les 17 et 18 septembre, Yaoundé accueille le Forum sous-régional de validation technique du Plan de Convergence 2026-2035, troisième génération du cadre stratégique de la COMIFAC. L’enjeu dépasse la simple adoption d’un document institutionnel : il s’agit de définir la manière dont les États d’Afrique centrale pourront simultanément réduire la déforestation et la dégradation des forêts, préserver la biodiversité, renforcer la résilience climatique et créer davantage de valeur économique à partir des écosystèmes forestiers.
La COMIFAC présente le Plan de Convergence comme le cadre de référence permettant d’aligner les interventions des États, des institutions régionales, des partenaires techniques et financiers, du secteur privé, de la société civile, des peuples autochtones et communautés locales, des universités et des centres de recherche.Â
Du massif forestier au portefeuille d’investissements
Le changement de paradigme est particulièrement visible dans le vocabulaire du futur PC3.
Il n’est plus seulement question de protéger la forêt contre les activités humaines. La COMIFAC entend progressivement faire de la forêt un actif écologique, climatique et économique dont la valeur doit être mieux reconnue et mieux redistribuée.
Le ministre camerounais des Forêts et de la Faune, Jules Doret Ndongo, a ainsi défendu l’ambition de passer « d’une logique de projets dispersés à une véritable logique de portefeuille régional d’investissement » et de faire du Bassin du Congo une destination majeure pour les investissements verts, la bioéconomie et les solutions fondées sur la nature.
Cette orientation est stratégique. Les forêts du Bassin du Congo constituent une infrastructure écologique dont les services dépassent largement la production de bois : séquestration et stockage du carbone, régulation hydrologique, conservation des sols, maintien des habitats, pollinisation, ressources génétiques, produits forestiers non ligneux et moyens de subsistance des populations.
La Banque mondiale décrit le Bassin du Congo comme la deuxième plus grande forêt tropicale du monde et souligne à la fois son rôle climatique et son importance pour les moyens de subsistance des populations.
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Le vrai sujet : financer la conservation sur le long terme
Derrière les discussions techniques de Yaoundé se trouve une question beaucoup plus difficile : qui paiera durablement pour conserver la forêt ?
La conservation tropicale souffre depuis longtemps d’un paradoxe. La forêt produit des bénéfices mondiaux — carbone, biodiversité, régulation climatique — alors que les coûts de sa protection sont largement supportés au niveau national et local.
Le PC3 place donc la mobilisation des financements durables au cœur de son architecture.
Le Programme régional d’investissement (PRI) 2026-2030 doit notamment traduire les orientations du Plan de Convergence en programmes susceptibles d’être financés. Il rassemble 17 programmes structurants et doit servir d’instrument de programmation et de mobilisation des investissements.
C’est ici que les mécanismes de finance climatique, finance biodiversité, paiements pour services écosystémiques (PSE), marchés carbone à haute intégrité, financements mixtes (« blended finance »), obligations vertes, fonds fiduciaires de conservation et investissements privés compatibles avec les garanties environnementales et sociales pourraient prendre une importance croissante.
Mais l’enjeu sera de garantir que la monétisation des services écosystémiques ne se transforme pas en simple financiarisation de la nature.

La forêt ne se résume pas au carbone
Le débat sur le Bassin du Congo s’est considérablement déplacé ces dernières années vers le carbone forestier.
La COMIFAC a encore rappelé en avril 2026 que les forêts du Bassin du Congo continuent de jouer un rôle majeur dans le stockage du carbone et la régulation climatique, tout en appelant à une lecture prudente des travaux scientifiques portant sur l’évolution de leur capacité d’absorption.Â
Mais le PC3 devra gérer une équation beaucoup plus complexe.
Une forêt peut être importante pour le climat sans être réductible à ses tonnes de CO₂. Elle est également un réservoir de biodiversité, un habitat, un territoire, un espace culturel et une source de revenus.
La politique forestière moderne doit donc combiner plusieurs approches :
- gestion durable des forêts (GDF) et aménagement forestier ;
- réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts ;
- restauration des paysages forestiers dégradés ;
- conservation des habitats et de la connectivité écologique ;
- lutte contre l’exploitation forestière illégale ;
- traçabilité et légalité des produits bois ;
- conservation des forêts à haute valeur de conservation (HVC) ;
- protection des zones à haut stock de carbone (HSC) lorsque cette approche est pertinente ;
- systèmes de suivi, notification et vérification (MRV) des émissions et absorptions ;
- amélioration de la gouvernance des aires protégées ;
- développement de chaînes de valeur de la bioéconomie ;
- participation effective des peuples autochtones et communautés locales.
Le défi est précisément de faire fonctionner ces mécanismes ensemble.

Un massif sous pression
Les données disponibles montrent l’ampleur du problème.
Une analyse récente de la Banque mondiale portant sur les comptes des écosystèmes forestiers des six principaux pays du Bassin du Congo — Cameroun, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Guinée équatoriale, Gabon et République du Congo — souligne l’importance écologique de ces forêts mais également l’augmentation des tendances de perte et de dégradation forestières dans presque tous les pays étudiés.Â
Les pressions sont multiples : extension agricole, exploitation du bois, exploitation minière, infrastructures, urbanisation, feux, charbon de bois, fragmentation des habitats et changement climatique.
Le problème n’est donc pas seulement la disparition brutale du couvert forestier.
La dégradation forestière, plus difficile à détecter, peut progressivement réduire la biomasse, modifier la composition des peuplements, fragmenter les habitats et affaiblir les fonctions écologiques sans nécessairement faire disparaître immédiatement la forêt sur les images satellites.
C’est pourquoi la télédétection, les inventaires forestiers nationaux, les systèmes d’information géographique et les dispositifs MRV deviennent des infrastructures essentielles de la politique forestière.
L’OFAC, la bataille des données
Dans cette nouvelle architecture, la donnée devient presque aussi stratégique que la forêt elle-même.
Le représentant de l’Union européenne, Houben Patrick, a insisté à Yaoundé sur le rôle de l’Observatoire des Forêts d’Afrique Centrale (OFAC) dans la production et la consolidation de données fiables et partagées.
Cette dimension est fondamentale.
Sans données suffisamment robustes sur la superficie forestière, la biomasse, les stocks de carbone, les changements d’occupation des sols, la biodiversité, les concessions, les aires protégées ou les flux de produits forestiers, il devient difficile de mesurer une politique publique — et encore davantage de rémunérer ses résultats.
Le principe est simple : pas de mesure crédible, pas de MRV crédible ; pas de MRV crédible, pas de financement climatique ou carbone suffisamment robuste.
L’OFAC constitue précisément l’un des instruments régionaux permettant d’améliorer cette infrastructure de connaissance. La COMIFAC considère déjà les données sur les écosystèmes forestiers comme essentielles à la décision publique.

La dimension sociale sera déterminante
Il existe cependant une autre mesure de la réussite du PC3 : la capacité des populations riveraines des forêts à bénéficier de la conservation.
Les peuples autochtones et communautés locales ne sont pas de simples bénéficiaires périphériques des politiques forestières. Ils sont des acteurs de la gouvernance territoriale et détiennent des savoirs écologiques qui peuvent contribuer à la gestion durable des paysages.
Le futur dispositif devra donc intégrer les principes de participation, inclusion sociale, partage des bénéfices, droits fonciers et garanties environnementales et sociales, conformément aux réalités nationales et aux engagements internationaux.
Cette question est d’autant plus importante que la conservation peut générer des restrictions d’accès aux ressources si elle n’est pas accompagnée de mécanismes équitables de compensation, de développement local ou de partage des revenus.
La réussite du PC3 se mesurera donc aussi dans les villages situés autour des parcs, des concessions forestières, des paysages communautaires et des corridors écologiques.
Une nouvelle économie forestière
L’autre ambition du Plan est économique.
Pendant longtemps, l’économie forestière d’Afrique centrale a été principalement associée à l’exploitation et à l’exportation de bois.
Le nouveau paradigme vise une montée en gamme de la chaîne de valeur : transformation locale du bois, produits forestiers non ligneux, pharmacopée et ressources génétiques, écotourisme, agriculture durable, restauration écologique, services écosystémiques, carbone forestier et nouvelles applications issues de la biodiversité.
La Banque mondiale estime d’ailleurs que les chaînes de valeur forestières peuvent constituer un levier de création d’emplois et de prospérité, tout en soulignant le besoin d’une gestion durable des ressources. Son programme consacré aux économies forestières du Bassin du Congo prévoit jusqu’à 1 milliard de dollars d’investissements sur dix ans.Â
L’enjeu pour la COMIFAC sera donc de faire converger ces flux financiers avec les priorités régionales plutôt que de multiplier des projets isolés.
De Paris à Kunming-Montréal : la diplomatie forestière change d’échelle
Le PC3 est également conçu dans un environnement international profondément transformé.
Il s’inscrit dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris, du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, des Objectifs de développement durable et de l’Agenda 2063 de l’Union africaine.
Cette articulation est essentielle.
Les forêts africaines se trouvent désormais au croisement de plusieurs agendas internationaux : climat, biodiversité, désertification, développement, commerce, financement et droits des communautés.
Pour les États d’Afrique centrale, la question n’est donc plus seulement de recevoir des financements pour protéger leurs forêts. Elle consiste également à mieux négocier la valeur internationale des services écologiques rendus par ces territoires.
Une feuille de route plutôt qu’un nouveau document
Pendant les deux jours de travaux, les participants doivent examiner successivement le cadre stratégique, le plan opérationnel et le Programme régional d’investissement, puis le dispositif de gouvernance, suivi-évaluation, performance, gestion des risques et redevabilité.
Le Forum doit déboucher sur une validation technique, l’intégration des observations finales et une feuille de route pour l’appropriation politique et le lancement de la mise en œuvre.
Le document doit ensuite être soumis au 12ᵉ Conseil ordinaire des ministres.
Le véritable test commencera toutefois après les signatures.
Car l’histoire des politiques forestières africaines montre qu’un plan peut être techniquement remarquable et rester sans effet si les financements ne suivent pas, si les administrations manquent de capacités, si les données ne sont pas accessibles ou si les communautés ne perçoivent pas de bénéfices tangibles.
Le pari de Yaoundé
Le Plan de Convergence 2026-2035 porte ainsi une ambition qui dépasse la seule conservation : transformer le Bassin du Congo en un espace où la protection de la nature devient compatible avec la création de valeur, l’emploi, la sécurité alimentaire et la souveraineté économique.
La difficulté sera de maintenir l’équilibre.
Car une forêt n’est véritablement « durablement valorisée » que lorsque son capital naturel continue de produire ses services écologiques après l’exploitation économique qui en est faite.
C’est toute la différence entre une économie forestière extractive et une économie forestière régénérative.
À Yaoundé, la COMIFAC tente donc de poser les fondations d’un nouveau contrat régional : conserver davantage, mesurer mieux, financer sur le long terme et faire bénéficier davantage les populations de la valeur de leurs écosystèmes.
Le Bassin du Congo n’est plus seulement présenté comme une forêt à sauver. Il est désormais appelé à devenir un patrimoine naturel stratégique, une infrastructure climatique et un laboratoire africain de la bioéconomie.
Reste la question décisive : les engagements financiers, institutionnels et politiques seront-ils à la hauteur de l’ambition écologique affichée ?
C’est à cette question que le PC3 devra répondre d’ici 2035.
VICTOR ESSO TIKIÂ


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