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🇨🇲Cameroun : à Yaoundé, la ruée des jeunes vers les livres du “succès”

Dans les rues animées de Yaoundé, un phénomène discret mais révélateur est en train de s’installer. Entre les étals de fournitures scolaires et les vendeurs ambulants du grand marché de Mokolo, les livres de développement personnel s’arrachent, portés par une jeunesse en quête de réussite financière et de repères nouveaux.

Sous le vacarme des haut-parleurs vantant des protections de téléphones à bas prix, les bouquinistes occupent quelques mètres de trottoir, coincés entre une boutique de mèches et un bâtiment préfabriqué surveillé par des policiers. De petits cartables roses et pailletés suspendus à l’entrée servent de vitrine improvisée. Août touche à sa fin, la rentrée scolaire approche, et les manuels, atlas et cahiers remplissent les étals. Mais, à côté de ces classiques, un autre type d’ouvrage attire de plus en plus l’attention.

Le succès des best-sellers américains

À hauteur d’yeux, Père riche, père pauvre de l’Américain Robert Kiyosaki trône comme une valeur sûre. Un peu plus bas, Pensez et devenez riche de Napoleon Hill complète le duo. Pour Yann Bisseck, vendeur de livres au marché Mokolo, le constat est sans appel :

« Ce sont les deux livres les plus demandés ici. Après, vient La chèvre de ma mère de Ricardo Kaniama. »

Ces ouvrages, traduits, photocopiés ou parfois vendus en versions d’occasion, parlent tous le même langage : changer d’état d’esprit, adopter les “bons comportements” et transformer sa vie financière. Un discours qui trouve un écho puissant chez les jeunes Camerounais, confrontés à un marché du travail saturé, à un chômage élevé et à la rareté des opportunités formelles.

Une quête de richesse dans un contexte économique contraint

Le succès de ces livres ne peut être dissocié du contexte économique. Au Cameroun, comme dans de nombreux pays africains, la promesse de l’ascension sociale par les voies traditionnelles — études longues, emploi stable, carrière progressive — s’est fragilisée. Pour beaucoup de jeunes, la réussite semble désormais passer par l’entrepreneuriat, l’initiative individuelle ou des stratégies alternatives.

Les livres de développement personnel apparaissent alors comme des outils accessibles, peu coûteux, offrant des récits de réussite et des méthodes simples à appliquer. Ils proposent une vision du monde où la richesse n’est plus un héritage ou une exception, mais un objectif atteignable à condition d’adopter le bon “mindset”.

Entre inspiration et illusion

Mais ce phénomène soulève aussi des interrogations. Derrière l’engouement pour ces ouvrages se cache parfois une perte de repères communautaires et collectifs, traditionnellement forts dans la société camerounaise. Le discours du développement personnel met en avant l’individu, sa volonté et sa discipline, au détriment des solidarités, des contraintes structurelles et des réalités économiques locales.

Certains observateurs y voient une forme de transfert culturel, où des modèles de réussite conçus dans des économies développées sont appliqués, parfois sans adaptation, à des contextes africains très différents. D’autres soulignent néanmoins l’effet positif de ces lectures : elles encouragent la lecture, stimulent l’ambition et redonnent confiance à une jeunesse souvent désabusée.

Un marché du livre qui s’adapte

Pour les vendeurs de rue, cette tendance représente aussi une opportunité économique. Les ouvrages de développement personnel se vendent plus vite que les romans ou les essais classiques. Ils circulent, se prêtent, se revendent, alimentant un petit marché informel du savoir.

À Mokolo, comme ailleurs à Yaoundé, le livre devient ainsi un produit stratégique, à la croisée de l’éducation, du rêve et de la survie économique.

Un miroir des aspirations de la jeunesse camerounaise

Au-delà des titres à succès, cette ruée vers les livres du développement personnel révèle une réalité plus profonde : une jeunesse en quête de solutions, de récits positifs et de perspectives de réussite, dans un environnement où les repères économiques et sociaux se transforment rapidement.

Entre espoir sincère, pragmatisme et parfois illusion, ces livres racontent moins une mode qu’un malaise — et surtout une ambition. Celle d’une génération qui refuse la résignation et cherche, page après page, une clé pour se construire un avenir.

VICTOR ESSO TIKI 

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