🇨🇲Cameroun : à Dibombari, l’ombre d’un système de prédation foncière
Dans la périphérie de Douala, une affaire foncière qui secoue la petite localité de Babenga, dans l’arrondissement de Dibombari, révèle une nouvelle fois les dérives d’un système administratif où l’autorité publique est parfois instrumentalisée au profit d’intérêts privés. Depuis plusieurs mois, cette zone rurale située dans le canton Pongo, au sein du groupement Bomono ba Mbengue, est le théâtre d’une crise ouverte entre les populations locales et l’administration territoriale.

Au cœur de la controverse : l’attitude du sous-préfet de Dibombari, Jean-Philippe Ngo’o Mebe, accusé par les habitants d’avoir engagé un processus de cession massive de terres communautaires sans consultation préalable des ayants droit traditionnels. Selon plusieurs sources locales, près de 482 hectares de terres situées dans la zone dite Île de Babenga auraient été destinées à une entreprise privée, Mamool SARL, appartenant à l’épouse d’un général d’armée.
Une opération foncière contestée
Dans cette affaire, les griefs des populations sont multiples. Les terres concernées, bien que non bâties, sont considérées par les communautés locales comme relevant du patrimoine foncier traditionnel. Or, selon les villageois, aucune concertation formelle avec les autorités coutumières ni avec les familles détentrices de droits ancestraux n’aurait été organisée avant l’engagement des procédures administratives.
Plus troublant encore : douze dossiers d’immatriculation foncière auraient déjà été transmis aux services compétents du département du Moungo, notamment au préfet et à la délégation départementale du ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières (Mindcaf). Une rapidité administrative qui alimente les soupçons d’une opération préparée de longue date.
Pour de nombreux observateurs locaux, cette séquence illustre un phénomène désormais récurrent dans plusieurs régions du Cameroun : la captation de vastes surfaces foncières rurales par des réseaux mêlant élites administratives, militaires et opérateurs privés.
La destitution controversée du chef de village
La tension a franchi un nouveau seuil avec la décision de l’autorité administrative de destituer le chef du village Babenga, Gustave Jean Claude Modi Dissake, chef traditionnel de troisième degré.
Selon plusieurs témoignages concordants, ce dernier aurait refusé de signer des documents validant la transaction foncière au nom de la famille régnante et de la communauté. Une opposition qui lui aurait valu d’être brusquement démis de ses fonctions.
Pour les habitants de Babenga, cette destitution ne serait rien d’autre qu’un moyen de contourner la résistance locale et d’installer un chef coutumier plus conciliant vis-à -vis des intérêts en jeu.
La tenue annoncée d’une palabre administrative le 12 mars 2026, destinée officiellement à organiser la désignation d’un nouveau chef de village, est perçue par une grande partie des populations comme la dernière étape d’une stratégie visant à légitimer a posteriori une opération foncière déjà verrouillée.
Un malaise national autour du foncier
L’affaire de Babenga intervient dans un contexte national déjà marqué par de multiples scandales liés à la gestion du foncier. Le mois dernier encore, le ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières a suspendu plusieurs titres fonciers attribués à des autorités administratives et à des élites locales, pour non-respect des procédures légales.
Ces affaires successives soulèvent une question de fond : la capacité de l’administration territoriale à garantir l’impartialité de l’État dans la gestion du patrimoine foncier.
Formés à l’École nationale d’administration et de magistrature (Enam), les administrateurs civils incarnent théoriquement l’autorité de l’État et la protection de l’intérêt général. Mais dans plusieurs dossiers récents, leur rôle est de plus en plus contesté par les populations qui dénoncent une proximité préoccupante entre pouvoir administratif et intérêts privés.
Le spectre d’une crise sociale locale
À Babenga, la colère gronde. Depuis plusieurs mois, les habitants multiplient réunions communautaires et manifestations pour défendre ce qu’ils considèrent comme leurs droits historiques sur ces terres.
Pour eux, l’enjeu dépasse largement la simple question foncière : il s’agit d’un combat pour la préservation du patrimoine communautaire et la reconnaissance de l’autorité traditionnelle face à l’administration.
Plusieurs notables du canton Pongo redoutent désormais une radicalisation du mouvement si aucune médiation institutionnelle n’est engagée.
L’appel direct au sommet de l’État
Face à ce qu’ils qualifient de « tentative d’accaparement foncier », les populations de Babenga et des villages voisins en appellent désormais directement à l’arbitrage du chef de l’État.
Dans leurs revendications, les habitants demandent notamment :
- la suspension immédiate des procédures d’immatriculation en cours,
- l’ouverture d’une enquête administrative indépendante,
- et la réhabilitation du chef de village destitué.
Car au-delà de Babenga, c’est une question fondamentale qui se pose : l’État camerounais peut-il encore garantir la protection des terres communautaires face aux appétits croissants des réseaux politico-administratifs et économiques ?
Dans cette affaire, le silence prolongé des autorités centrales risque de transformer un conflit local en symbole national des dérives du pouvoir administratif dans la gestion du foncier.
La RédactionÂ


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