A LA UNECultureToute l'Actualité

🇨🇲CAMEROUN – LUTTE CONTRE LES VIOLENCES EN MILIEU ÉDUCATIF : DOUALA AU CŒUR D’UNE STRATÉGIE NATIONALE POUR PROTÉGER LES APPRENANTS

Éducation, protection de l’enfance et cohésion sociale : le gouvernement camerounais accélère l’élaboration d’un cadre national destiné à prévenir les violences, renforcer les mécanismes de prise en charge des victimes et restaurer un climat de confiance dans les établissements scolaires et de formation. Les travaux, ouverts le 21 octobre 2026 à Douala, doivent aboutir à une stratégie nationale validée au plus tard le 31 décembre prochain.

La lutte contre les violences en milieu éducatif franchit une nouvelle étape au Cameroun. Du 19 au 23 octobre 2026, l’hôtel Résidence La Falaise Akwa, à Douala, accueille un atelier consacré à la rédaction du Document de Stratégie nationale de lutte contre la violence en milieu éducatif et de formation. Portée par le ministère de l’Éducation de Base, avec l’appui technique de l’UNICEF et le soutien financier du Partenariat mondial pour l’éducation (GPE), cette initiative ambitionne de donner davantage de cohérence et d’efficacité à l’action publique face à un phénomène qui fragilise les apprentissages et compromet la protection des enfants.

L’enjeu dépasse largement la discipline scolaire. Il touche aux fondements mêmes du système éducatif : la sécurité des apprenants, la qualité de l’enseignement, l’égalité des chances et la capacité de l’école à transmettre les valeurs de citoyenneté, de respect et de vivre-ensemble.

De la prise de conscience à une réponse institutionnelle structurée

Les violences en milieu scolaire et de formation prennent des formes multiples : agressions physiques, intimidations, harcèlement, humiliations, discriminations, violences psychologiques et sexuelles, châtiments corporels ou encore violences numériques. Elles peuvent concerner les élèves, les enseignants et les personnels administratifs, révélant ainsi la complexité des rapports sociaux au sein des communautés éducatives.

Leurs conséquences sont tout aussi préoccupantes. Au-delà des atteintes à l’intégrité physique et morale, ces actes peuvent entraîner la peur, la perte de confiance, l’absentéisme, le décrochage scolaire et la détérioration des relations entre les différents acteurs de l’éducation. Dans certaines situations, ils compromettent durablement le parcours scolaire et les perspectives d’avenir des victimes.

Face à cette réalité, les pouvoirs publics entendent dépasser les réponses ponctuelles pour mettre en place un dispositif national reposant sur la prévention, le signalement, le référencement, la prise en charge et le suivi des victimes. La stratégie en préparation doit également contribuer à clarifier les responsabilités des administrations, des établissements, des familles et des partenaires engagés dans la protection de l’enfant.

L’objectif est de passer d’interventions parfois dispersées à une approche plus intégrée, assortie de priorités clairement définies et de mécanismes opérationnels susceptibles d’être suivis et évalués.

Douala, laboratoire d’une approche multisectorielle

Dans son discours d’ouverture prononcé le 21 octobre, le représentant du ministre de l’Éducation de Base a insisté sur la nécessité d’une mobilisation collective. Administrations publiques, partenaires techniques et financiers, organisations de la société civile, universitaires, experts, collectivités territoriales, familles et communautés sont appelés à contribuer à la construction d’une réponse nationale durable.

Cette orientation repose sur un constat essentiel : la violence en milieu éducatif ne peut être combattue par la seule sanction disciplinaire. Ses causes peuvent être individuelles, familiales, sociales, institutionnelles ou environnementales. Une politique efficace suppose donc de mieux comprendre les facteurs qui favorisent son apparition, d’identifier les situations à risque et de garantir une intervention adaptée à chaque cas.

Le discours ministériel souligne également l’importance d’une stratégie couvrant l’ensemble du continuum éducatif, depuis la petite enfance jusqu’à l’enseignement supérieur, en passant par les enseignements secondaire, technique et professionnel ainsi que les autres structures de formation concernées.

Cette ambition implique de dépasser les cloisonnements administratifs. Les réalités de l’enseignement maternel et primaire ne sont pas nécessairement celles des lycées, des établissements techniques ou des universités. Pourtant, tous doivent pouvoir s’appuyer sur des principes communs de prévention, de protection et de responsabilisation.

La protection des filles et la lutte contre les violences de genre en première ligne

La question de la sécurité des filles occupe une place particulière dans cette démarche. Le Projet d’Appui à la Professionnalisation du Métier de l’Enseignant au Cameroun (PAPMEC), notamment à travers sa composante consacrée au renforcement de l’environnement d’enseignement et d’apprentissage, vise à améliorer la protection des enseignantes et des filles à l’école et dans la communauté.

La prévention des violences fondées sur le genre, des mariages forcés, des grossesses précoces et d’autres pratiques préjudiciables à la scolarisation constitue un enjeu majeur. Ces phénomènes peuvent compromettre la présence des filles en classe, leur réussite scolaire et leur capacité à poursuivre leur formation dans des conditions dignes et sécurisées.

Au-delà des mesures de protection, la stratégie devra favoriser une culture institutionnelle fondée sur le respect de la dignité humaine et l’égalité de traitement. L’élaboration d’un code de conduite spécifique aux enseignants et aux personnels d’encadrement figure ainsi parmi les pistes de travail mises en avant dans le processus.

La responsabilité des adultes au sein de l’institution scolaire apparaît déterminante : protéger les apprenants exige des règles compréhensibles, des comportements exemplaires et des mécanismes permettant de signaler les abus sans crainte de représailles.

Un cadre juridique existant, mais un défi d’application

Le Cameroun dispose déjà d’un fondement juridique en matière de protection des élèves. La loi n° 98/004 du 4 avril 1998 portant orientation de l’éducation prévoit, en son article 35, la garantie de l’intégrité physique et morale des élèves et proscrit les sévices corporels, les autres formes de violence ainsi que les discriminations.

Cependant, l’existence d’un cadre légal ne suffit pas à garantir son application uniforme dans tous les établissements. L’enjeu consiste désormais à renforcer les mécanismes de prévention, à faciliter le signalement des incidents, à organiser la prise en charge des victimes et à améliorer la coordination entre les services compétents.

La distinction entre indiscipline et violence constitue également un point essentiel. Si certains comportements relèvent de la gestion de la vie scolaire, les actes susceptibles de constituer des infractions pénales nécessitent une réponse appropriée, conformément aux lois en vigueur. Cette clarification doit permettre d’éviter aussi bien la banalisation des violences que les réponses inadaptées aux situations signalées.

Les orientations examinées lors du Conseil de Cabinet du 5 mars 2020, consacré à cette problématique sous la présidence du Premier ministre Joseph Dion Ngute, avaient déjà mis en évidence la nécessité de sécuriser les établissements, de renforcer l’éducation civique, d’améliorer le suivi parental et de mieux encadrer les comportements au sein des communautés éducatives.

Plus de six ans après, l’élaboration d’une stratégie nationale traduit la volonté de consolider ces orientations dans un cadre plus structuré. Le défi sera de transformer les principes énoncés en mesures concrètes, applicables et durables.

Des travaux attendus des résultats opérationnels

L’atelier de Douala doit notamment permettre d’approfondir le diagnostic des violences, d’examiner les études et les cas documentés, de recueillir les contributions des parties prenantes et de déterminer les priorités d’intervention adaptées aux réalités du système éducatif camerounais.

Les participants sont appelés à produire une matrice consolidée des observations, un diagnostic enrichi, une version actualisée des axes stratégiques ainsi qu’un document national consolidé.

La méthodologie retenue combine exposés, débats en plénière, analyse documentaire, partage d’expériences, travaux de groupe et restitutions. Cette démarche participative vise à rapprocher les orientations nationales des difficultés rencontrées sur le terrain.

L’accompagnement de l’UNICEF et le soutien financier du Partenariat mondial pour l’éducation constituent, à cet égard, des leviers importants pour faire progresser le processus. Leur efficacité dépendra toutefois de la capacité des institutions nationales à assurer la continuité des actions après l’atelier.

Le représentant du ministre de l’Éducation de Base a fixé un cap clair : disposer d’une stratégie nationale validée au plus tard le 31 décembre 2026, conformément au délai prescrit par le Premier ministre, chef du gouvernement.

Le véritable test : passer du document à la réalité des établissements

L’élaboration de cette stratégie ouvre une perspective importante pour le système éducatif camerounais. Mais sa crédibilité se mesurera moins à la qualité formelle du document qu’à ses effets concrets dans les établissements.

La mise en place de mécanismes de signalement accessibles, la protection des victimes, la formation des personnels, la sensibilisation des familles et l’existence de procédures claires de prise en charge seront déterminantes. Il faudra également prévoir des responsabilités institutionnelles précises, des moyens adaptés et des indicateurs permettant de mesurer les progrès accomplis.

La réussite d’une telle politique suppose enfin que les élèves eux-mêmes puissent participer à la construction d’un environnement scolaire plus sûr. Leur parole, lorsqu’elle est recueillie dans des conditions adaptées et protectrices, peut contribuer à identifier les situations de harcèlement, les espaces à risque et les pratiques qui entravent leur bien-être.

Au Cameroun, l’école ne peut pleinement remplir sa mission éducative si elle cesse d’être un espace de confiance et de protection. L’atelier de Douala pose ainsi une question centrale : comment garantir à chaque apprenant le droit d’étudier, de se former et de grandir sans subir de violence ?

La réponse attendue devra conjuguer fermeté face aux abus, prévention, accompagnement des victimes et responsabilisation de l’ensemble de la communauté éducative. À l’approche de l’échéance du 31 décembre 2026, le principal enjeu sera de faire de cette stratégie un instrument d’action publique mesurable, et non un document supplémentaire dans l’architecture institutionnelle du secteur éducatif.

Car la protection de l’enfant n’est pas un objectif périphérique de l’éducation : elle en constitue l’une des conditions fondamentales.

VICTOR ESSO TIKI 

Laisser un commentaire