Cinéma et Soft Power :Géopolitique du Box Office… Par Jacques Attali

On peut chercher dans de très nombreux domaines des signaux faibles de l’évolution des mentalités et des rapports de puissance ; et en particulier dans un domaine où on les cherche peu : celui du cinéma.

De fait, depuis qu’il existe, le septième art dit beaucoup sur les tendances profondes de nos sociétés ; et en particulier sur la puissance relative des nations.

S’il est né en France, le cinéma a pris son essor très largement aux Etats-Unis, au moment où ils devenaient la première puissance mondiale. Et c’est encore dans ce pays qu’il se développe aujourd’hui, en réinventant sans cesse tous les mythes et tous les récits imaginés ou vécus depuis des millénaires. D’autres pays y ont joué, et y jouent encore aussi, évidemment un grand rôle, reflet de leur puissance relative et de leurs préoccupations.

Et aujourd’hui, que nous dit-il de l’état du monde ? Peut-on y lire les grands mouvements idéologiques et géopolitiques ?

Sans aller jusqu’à l’analyse des œuvres qui dureront le plus dans la mémoire des hommes, (et qui ne sont pas toujours de grands succès à leur sortie), les données du box-office disent toujours beaucoup sur ce qu’est notre monde. Ainsi en cette mi-octobre 2021 :

Aux Etats-Unis, les trois premiers films du box-office sont Venom 2, Dune et Mourir peut attendre. Le premier est inspiré d’un personnage de bande-dessinée des années 80 de l’univers Marvel, dans la saga des Spiderman, dans laquelle une sorte de virus ne peut survivre qu’en envahissant le corps d’un humain pour en faire une force du Mal ; il choisir le corps d’un journaliste, à qui, entre-autres, il fait répandre bien des fausses nouvelles, avant d’en faire un monstre épouvantable, presqu’impossible à contrôler. Le deuxième, Dune, est inspiré du livre éponyme, le roman de science-fiction le plus vendu dans l’histoire, qui a déjà été l’objet de plusieurs tentatives d’adaptation cinématographique, et qui raconte, en autres mille aventures, la recherche, dans quelques milliers d’années, sur la planète Dune, de ressources rares vitales pour l’humanité. Le troisième de ces films, Mourir peut attendre, est un nième avatar des aventures du célèbre agent secret britannique James Bond.
Ces trois films renvoient, d’une façon ou d’une autre, à une nostalgie de superpuissance du monde anglo-saxon, dans un univers délibérément ludique, proche des jeux vidéo.

Ces trois films se sont retrouvés aussi immédiatement, pratiquement le même jour, en tête du box-office en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne et dans d’innombrables autres pays et même, plus étonnant, en Russie. Cela dit beaucoup de l’uniformisation planétaire des modes de distraction.

Une seule exception : la Chine, où un autre film a, cette semaine, écrasé tous les autres, « La Bataille du Lac de Changjin », qui a fait 11 millions (je dis bien onze millions !) d’entrées dans le pays le jour de sa sortie, (soit plus que les trois autres dans le reste du monde !). Il traite d’un épisode historique véridique : l’épouvantable bataille qui se déroula en novembre 1950, et dans laquelle les 120.000 hommes de la 9ème armée chinoise du générale Song Shi Lun attaquèrent par surprise les 30.000 hommes du 10ème corps américain du général Almond, provoquant des dizaines de milliers de morts, suivie de la déroute et de l’évacuation des forces des Nations-Unies du territoire nord-coréen. Un film ultraréaliste et patriotique.

Si on veut prendre au sérieux ces différences de succès au box-office, on peut les lire comme le reflet d’une opposition croissante entre une civilisation occidentale devenue nostalgique de sa puissance passée, se résignant désormais à la pure distraction, et une civilisation chinoise, qui était en train d’évoluer de la même façon que l’anglo-saxonne (le précédent record du box-office chinois était un film de ce genre, Avengers), mais qui pourrait s’orienter depuis peu, peut-être d’une façon plus durable, vers le militarisme, l’austérité et l’économie de guerre. Cela s’explique par la très grande difficulté pour le pouvoir chinois à maintenir, dans les années à venir, à la fois le contrôle du pays par un parti unique et une croissance forte du pouvoir d’achat d’une population droguée à la consommation.

De tout cela, on avait bien d’autres signes. Le cinéma vient les conforter. Il faudra voir si les prochaines semaines, les prochains mois et années confirment cette tendance (avec des conséquences très lourdes) ou si, comme tout spectacle, elle n’est qu’un éphémère moment dans l’illusion du spectacle du monde.

Jacques Attali

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