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🇨🇲Le Cameroun veut transformer son café en marques d’origine : l’ONCC entre dans l’ère des laboratoires de traçabilité avancée

À Douala, la remise d’équipements scientifiques de dernière génération à l’Office national du cacao et du café (ONCC) par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), avec l’appui financier du gouvernement japonais, dépasse largement le cadre d’un simple don de matériel de laboratoire. Derrière cette opération technique se dessine une stratégie plus profonde : repositionner le cacao et le café camerounais dans la chaîne mondiale de valeur, non plus seulement comme matières premières d’exportation, mais comme produits différenciés, traçables et identifiables par terroirs.

Cette initiative, réalisée dans le cadre du projet PICS Cameroun, intervient à un moment où les marchés internationaux du cacao et du café connaissent une mutation structurelle. Les grands acheteurs européens, asiatiques et nord-américains exigent désormais des garanties accrues sur la qualité, la traçabilité, les profils aromatiques, les conditions de production et la conformité environnementale des produits agricoles importés.

Dans ce nouveau paradigme commercial, les pays producteurs qui ne maîtrisent pas les outils scientifiques de certification et de caractérisation risquent de rester confinés aux segments les moins rémunérateurs du marché.

De la logique de volume à la logique de qualité

Pendant plusieurs décennies, la compétitivité du cacao et du café africains reposait essentiellement sur les volumes exportés. Mais l’évolution du marché mondial, notamment la montée du segment des cafés de spécialité et des cacaos premium, impose désormais une autre approche : la valorisation de l’origine.

C’est précisément sur ce terrain que l’ONCC veut désormais se positionner.

Grâce aux nouveaux équipements reçus, le laboratoire central d’analyses de l’institution pourra renforcer ses capacités de profilage aromatique, d’analyse physicochimique et de différenciation qualitative des productions issues des différents bassins agricoles camerounais.

L’enjeu est stratégique : parvenir à identifier scientifiquement les spécificités des terroirs du Moungo, de la Lékié, du Noun, du Haut-Nyong ou encore des hauts plateaux de l’Ouest afin de construire une véritable cartographie sensorielle des cafés et cacaos camerounais.

À terme, cette démarche pourrait ouvrir la voie à des mécanismes de labellisation géographique comparables à ceux utilisés dans les grands pays producteurs de café premium comme la Colombie, l’Éthiopie ou le Costa Rica.

Le directeur général de l’ONCC, Michael Ndoping, voit dans cette évolution un changement de dimension pour l’institution. Selon lui, les nouveaux équipements permettront non seulement d’améliorer les analyses de qualité, mais aussi de documenter scientifiquement les profils aromatiques propres aux terroirs camerounais afin de mieux les faire connaître sur les marchés internationaux.

Une réponse anticipée aux nouvelles barrières commerciales européennes

La modernisation des capacités analytiques de l’ONCC intervient également dans un contexte réglementaire particulièrement sensible.

L’Union européenne renforce progressivement ses exigences en matière de traçabilité agricole, notamment à travers les nouvelles réglementations sur la déforestation importée et les standards sanitaires applicables aux produits tropicaux.

Dans ce contexte, la capacité d’un pays exportateur à produire des données fiables, certifiées et reconnues internationalement devient un avantage commercial déterminant.

La mise en conformité des laboratoires de l’ONCC avec les standards ISO 17025 constitue donc un élément central du projet soutenu par l’ONUDI. Cette norme internationale encadre les exigences de compétence applicables aux laboratoires d’essais et d’étalonnage. Elle garantit la fiabilité des résultats analytiques et leur reconnaissance par les partenaires commerciaux internationaux.

Pour les exportateurs camerounais, cette évolution pourrait réduire les coûts liés aux contre-analyses effectuées à l’étranger et améliorer la crédibilité technique des certifications délivrées localement.

Le conseiller technique principal de l’ONUDI, Didime Olivier Tchoumi, souligne d’ailleurs que le projet PICS ne se limite pas à la fourniture d’équipements. Il intègre également un important volet de formation destiné à structurer une véritable démarche qualité au sein des laboratoires de l’ONCC.

Le Japon renforce discrètement son influence dans les chaînes agricoles africaines

Au-delà des enjeux agricoles, cette coopération illustre aussi la stratégie croissante du Japon en Afrique centrale.

Longtemps discret dans les filières agricoles africaines comparativement à la Chine ou à l’Union européenne, Tokyo multiplie depuis plusieurs années les initiatives ciblées dans les secteurs liés à la sécurité alimentaire, à la qualité industrielle et à la résilience des chaînes d’approvisionnement.

Le financement japonais du projet PICS Cameroun s’inscrit dans cette logique de diplomatie économique technologique. Pour le Japon, soutenir la montée en gamme des filières agricoles africaines permet à la fois de sécuriser certains approvisionnements stratégiques et de renforcer son image de partenaire axé sur le transfert de compétences et la qualité industrielle.

Cette approche contraste avec les modèles davantage centrés sur les infrastructures lourdes ou l’extraction minière.

Vers une montée en gamme du “Made in Cameroon” agricole

Le défi pour le Cameroun sera désormais de transformer cet investissement technique en avantage économique concret.

Le pays reste l’un des principaux producteurs africains de cacao, mais ses exportations demeurent encore majoritairement positionnées sur des segments intermédiaires du marché mondial. Dans le café, malgré un potentiel reconnu, la concurrence des producteurs d’Afrique de l’Est et d’Amérique latine reste particulièrement forte sur les marchés premium.

La capacité de l’ONCC à produire des analyses fiables, à identifier des profils sensoriels distinctifs et à accompagner les producteurs vers des standards internationaux pourrait cependant modifier progressivement cette équation.

Car dans l’économie mondiale du café et du cacao, la valeur ne se crée plus uniquement dans les plantations. Elle se construit désormais dans la maîtrise de la qualité, de la traçabilité, de la certification et du storytelling territorial.

En modernisant son appareil analytique avec l’appui de l’ONUDI et du Japon, le Cameroun cherche précisément à prendre position sur ce nouveau terrain de compétition mondiale.

VICTOR ESSO TIKI 

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