🇨🇲🧜Cameroun | Canton Bell : la Reine Clarisse Douala Bell remet les Reines-Mères au cœur de l’histoire et du pouvoir féminin Sawa
À Douala, une conférence culturelle et scientifique a transformé la mémoire des femmes de la dynastie Douala Bell en un véritable sujet de patrimoine, de gouvernance traditionnelle et de transmission. Près de 500 femmes se sont retrouvées à l’Hôtel Sawa pour redécouvrir l’influence souvent méconnue des Reines et Reines-Mères.
Le ciel était maussade sur Douala ce vendredi 28 août 2026. Mais ni les nuages ni la pluie n’auront réussi à refroidir l’enthousiasme. À l’Hôtel Sawa, près d’un demi-millier de femmes Sawa et Camerounaises ont répondu à l’invitation de la Reine Clarisse Douala Bell, pour une rencontre à la croisée de l’histoire, de la culture, du patrimoine et de la réflexion sur le leadership féminin.
L’événement avait quelque chose de plus profond qu’une simple conférence. Il s’agissait de faire sortir de l’ombre une partie de l’histoire du Canton Bell : celle des femmes qui, génération après génération, ont accompagné, conseillé, influencé et parfois contribué directement à la stabilité des institutions traditionnelles.

Le thème — « La place et l’impact des Reines et des Reines-Mères Douala Bell au sein de la chefferie traditionnelle » — posait ainsi une question aussi simple que vertigineuse : que serait l’histoire du pouvoir traditionnel Douala sans ses femmes ?
Une mémoire féminine longtemps restée dans l’ombre
Dans les récits historiques consacrés aux chefferies traditionnelles, les figures masculines occupent généralement le premier plan. Les rois, chefs, résistants, diplomates et leaders politiques sont abondamment documentés.

L’« aile Madame » des palais, elle, demeure souvent moins visible.
C’est précisément cette lacune que la rencontre de Douala entend contribuer à combler.
À travers les trajectoires d’Ekedi, Adamaris, Engome, Enangue et Endale, la conférence a entrepris de revisiter plusieurs générations de femmes liées à la chefferie Douala Bell, en interrogeant leur rôle dans l’administration du palais, la transmission des traditions, l’éducation des princes et princesses, la médiation, les alliances matrimoniales et diplomatiques ainsi que la cohésion familiale.
L’enjeu est patrimonial, mais aussi politique au sens historique du terme : comprendre les mécanismes informels par lesquels ces femmes ont participé à la continuité du pouvoir traditionnel.
Quand le palais devient une école de gouvernance
L’un des enseignements majeurs de cette rencontre est que la fonction de Reine ne saurait être réduite à son statut matrimonial.
Dans l’univers traditionnel, elle peut être à la fois épouse, conseillère, médiatrice, diplomate, éducatrice, gardienne des usages et actrice de cohésion sociale.

Les échanges ont notamment mis en lumière les fonctions administratives exercées autour du palais, le conseil au Chef, la gestion de certaines affaires courantes ainsi que la médiation dans les rapports familiaux et sociaux.
Cette lecture permet de réhabiliter une forme de leadership qui ne s’exprime pas nécessairement dans les institutions officielles, mais dont l’influence peut être considérable.
C’est là toute la subtilité du pouvoir traditionnel : l’autorité ne se mesure pas toujours à la visibilité de celui ou celle qui la détient.
Un panel féminin pour raconter une histoire de femmes
Pour porter cette réflexion, la Reine Clarisse Douala Bell avait réuni un panel particulièrement représentatif de plusieurs disciplines.
La Professeure Cécile Dolisane Ebosse, universitaire et spécialiste des littératures et civilisations africaines, la Professeure Nadeige Laure Ngo Nlend, enseignante d’histoire à l’Université de Douala, Esther Ngalle Mbonjo, juriste et consultante en droits des femmes, ainsi que la Princesse Marylin Douala Bell, présidente de Doual’Art, ont croisé leurs regards.
La modération était assurée par Michèle Esso, journaliste et diplomate.
Cette configuration n’était pas anodine. Elle plaçait l’histoire des Reines à la rencontre de l’université, de la tradition, du droit, de la culture, de l’art et du journalisme.
Autrement dit, la mémoire n’était plus seulement racontée : elle était soumise à l’analyse.

Denise Epoté Durand, le moment d’exception
Parmi les personnalités présentes, une apparition a particulièrement marqué l’assistance : celle de Denise Epoté Durand, figure majeure du journalisme africain et ancienne directrice de TV5.
Sa présence a suscité une véritable ovation.
Les femmes réunies à l’Hôtel Sawa ont ainsi rendu hommage à une carrière journalistique exceptionnelle, mais également à un engagement de longue durée en faveur de la visibilité des femmes africaines et de la valorisation des talents du continent.
Ce moment a donné à la rencontre une dimension supplémentaire : celle d’une transmission entre générations de femmes qui, chacune dans leur domaine, ont contribué à faire évoluer le regard porté sur les femmes africaines.
Emily Douala Manga Bell : de la mémoire familiale au patrimoine international
Mais l’un des fils conducteurs les plus puissants de cette conférence est sans doute l’hommage rendu à Emily Douala Manga Bell, épouse de Rudolf Douala Manga Bell, figure historique de la résistance camerounaise à la domination coloniale allemande.
La célébration de son héritage prend aujourd’hui une dimension internationale.
Après Berlin en décembre 2022, Cologne, en Allemagne, doit à son tour inscrire la mémoire d’Emily aux côtés de celle de son époux, dans le cadre du mémorial consacré au couple.

Le symbole est considérable.
Pendant longtemps, l’histoire de Rudolf Douala Manga Bell a été racontée principalement à travers son combat politique et son destin tragique. La démarche engagée autour d’Emily invite à regarder cette histoire autrement : derrière les grandes figures masculines des résistances africaines se trouvaient aussi des femmes qui partageaient les risques, portaient les responsabilités familiales et participaient à la construction des solidarités.
L’histoire du couple devient ainsi l’histoire d’un engagement à deux.
Du patrimoine à l’économie de la mémoire
Cette initiative intervient à un moment où le patrimoine africain connaît une profonde revalorisation.
Musées, mémoriaux, noms de rues, œuvres d’art, archives, recherches universitaires et initiatives culturelles participent désormais à une nouvelle économie de la mémoire.
Pour le Cameroun, la valorisation des figures historiques féminines peut constituer un levier important.
Elle permet non seulement de réparer une invisibilisation historique, mais également de créer de nouveaux espaces de recherche, de tourisme culturel, de production artistique et de transmission éducative.
Le patrimoine n’est donc plus seulement une affaire de monuments anciens. Il devient un actif culturel, capable de raconter une société, de nourrir son identité et de contribuer à son rayonnement international.

Une histoire qui traverse trois époques
La conférence de l’Hôtel Sawa s’est également distinguée par son ambition de replacer ces femmes dans une perspective historique longue.
De la période précoloniale à la période coloniale, puis à l’époque contemporaine, le rôle de la Reine a évolué.
Certaines fonctions ont disparu, d’autres se sont transformées. Mais une constante demeure : la capacité des femmes à agir sur la cohésion du groupe et la transmission des valeurs.
La question posée par les organisatrices est donc fondamentale : les Reines-Mères Douala Bell étaient-elles de simples épouses de chefs ou de véritables actrices du pouvoir traditionnel ?
La conférence semble apporter une réponse nuancée : leur influence ne correspondait pas toujours aux formes institutionnelles modernes du pouvoir, mais elle pouvait être déterminante dans les domaines familial, culturel, diplomatique, économique et social.
Le leadership féminin comme héritage
Au-delà de l’histoire, la rencontre de Douala portait aussi un message résolument contemporain.
Les Reines sont présentées comme des modèles possibles pour les nouvelles générations : encadrement des femmes, entrepreneuriat, activités génératrices de revenus, œuvres sociales, transmission culturelle et défense des droits des femmes.
L’objectif n’est donc pas de figer ces figures dans un passé glorieux.
Il s’agit au contraire de comprendre ce que leur héritage peut produire aujourd’hui.
Une société qui connaît ses femmes historiques est aussi une société qui comprend mieux les ressorts de son propre leadership féminin.

Quand une Reine transforme la mémoire en projet
En organisant cette conférence, la Reine Clarisse Douala Bell ne s’est donc pas contentée de rendre hommage à ses devancières.
Elle a posé les bases d’un travail de mémoire susceptible de dépasser le cadre du Canton Bell.
L’enjeu est désormais de documenter davantage ces trajectoires : archives, témoignages oraux, recherches universitaires, biographies, photographies, objets patrimoniaux et cartographie des lieux associés à ces femmes.
Car la mémoire qui n’est pas documentée finit souvent par devenir légende.
Et la légende, lorsqu’elle n’est pas confrontée aux archives et à la recherche scientifique, risque de perdre une partie de sa valeur historique.
Un patrimoine à raconter autrement
À Douala, le banquet culturel et scientifique du 28 août aura donc eu le mérite de déplacer le regard.
Derrière les palais, les titres et les cérémonies, il y avait des femmes.
Derrière les chefs, des conseillères.
Derrière les grandes décisions, des médiatrices.
Derrière les lignées, des éducatrices.
Et derrière certaines pages de l’histoire du Cameroun, des Reines dont les noms commencent seulement aujourd’hui à retrouver leur place dans le récit national.
Pour le Canton Bell comme pour le Cameroun, le véritable enjeu n’est peut-être plus seulement de préserver le patrimoine.
Il est désormais de raconter celui-ci avec toutes ses voix — y compris celles des femmes qui l’ont façonné.
VICTOR ESSO TIKI


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