🇹🇩🇳🇪🇱🇾GUERRE AU SAHEL : POUR QUI ROULE LE GÉNÉRAL LIBYEN SADDAM HAFTAR ?
Le jeu trouble autour de Tiani, Déby et du nouveau front saharo-libyen
Libye – Niger – Tchad | Analyse stratégique

Le Sahel ouvre un nouveau front, et il ne se trouve pas nécessairement là où les cartes militaires traditionnelles le situent.
À mesure que les groupes jihadistes continuent d’exploiter les frontières poreuses, une autre bataille se joue dans l’ombre : celle du contrôle des corridors sahariens, des frontières, des groupes armés et des réseaux d’influence qui relient le Niger, le Tchad et le sud de la Libye.
Au centre de ce nouvel échiquier apparaît un homme dont l’ascension dépasse désormais largement les frontières libyennes : Saddam Haftar, fils et héritier désigné du maréchal Khalifa Haftar.
Son ambition ne semble plus se limiter à consolider le pouvoir familial dans l’Est libyen. Le Sud, et particulièrement le Fezzan, devient une profondeur stratégique. Or cette profondeur touche directement le Niger et le Tchad.
Et c’est précisément là que les intérêts de Benghazi, Niamey et N’Djamena commencent à se chevaucher — parfois à se compléter, parfois à se heurter.
Le désert comme nouveau champ de bataille
Le Fezzan n’est pas un désert vide.
C’est une immense zone de circulation où se croisent hydrocarbures, or, carburant, armes, migrants, trafiquants et combattants. Sa proximité avec le Niger et le Tchad en fait l’un des espaces les plus stratégiques du Sahara.
Pour le clan Haftar, contrôler cette région signifie disposer d’une profondeur militaire et économique considérable.
Mais le problème est simple : le contrôle militaire ne signifie pas nécessairement le contrôle politique.
En juillet 2026, une nouvelle rébellion menée par Mohamed Wardougou a attaqué une position de l’Armée nationale libyenne près d’Al-Wigh, dans une zone proche des frontières nigérienne et tchadienne. Le mouvement, la Chambre des opérations pour la libération du Sud, démontre que l’emprise du clan Haftar dans le Fezzan reste contestée.
Pour Saddam Haftar, cette instabilité représente donc une menace directe.
Mais elle offre aussi une opportunité : celle de justifier une présence militaire accrue et de renforcer les alliances avec les pays voisins.
Tiani : partenaire ou obstacle ?
C’est ici que le dossier nigérien devient particulièrement sensible.
Depuis le coup d’État de juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani cherche à reconstruire une architecture sécuritaire débarrassée des anciennes tutelles occidentales.
Le Niger s’est rapproché du Mali et du Burkina Faso, tout en renforçant ses relations avec de nouveaux partenaires.
Mais la géographie impose ses propres règles.
Même après le retrait des puissances occidentales, Niamey ne peut pas simplement ignorer ce qui se passe au nord de son territoire. La frontière libyenne constitue une porte d’entrée potentielle pour les armes, les combattants et les réseaux criminels.
C’est pourquoi les relations entre Niamey et Benghazi ont longtemps reposé sur une logique pragmatique.
Le Niger a besoin d’un interlocuteur capable de contrôler une partie du territoire libyen.
Haftar, lui, a besoin d’un Niger qui ne transforme pas le désert libyen en sanctuaire pour ses adversaires.
Mais ce mariage de raison contient une contradiction fondamentale.
Celui qui contrôle la frontière peut aussi contrôler le rapport de force politique.
Le précédent Mahmoud Sallah
L’épisode du Front patriotique de libération illustre cette mécanique.
En 2024, l’Armée nationale libyenne avait émis, à la demande de Niamey, un mandat contre Mahamoud Sallah, chef du FPL, mouvement accusé d’avoir revendiqué une attaque contre le pipeline pétrolier nigérien vers le Bénin. Cette coopération témoignait alors du rapprochement sécuritaire entre les deux camps.
Mais la relation a depuis évolué.
En juillet 2026, des émissaires de Tiani se sont rendus à Tripoli afin de poursuivre la coopération avec les autorités de l’Ouest libyen, notamment autour de questions sécuritaires et de ressortissants nigériens détenus en Libye. Cette ouverture vers Tripoli crée mécaniquement des tensions avec le camp Haftar.
Pour Benghazi, Niamey ne peut être simultanément un partenaire de sécurité et un interlocuteur privilégié de l’adversaire libyen.
C’est là que le jeu devient dangereux.
Saddam Haftar et la carte tchadienne
Le Tchad occupe une position encore plus délicate.
N’Djamena partage avec la Libye une longue frontière désertique et doit depuis des années gérer les conséquences des conflits libyens.
Le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad, le FACT, avait notamment utilisé les territoires du Sud libyen comme base arrière. Le conflit avait contribué à l’offensive de 2021 au cours de laquelle le président Idriss Déby Itno avait été tué.
Mahamat Idriss Déby connaît donc parfaitement la valeur stratégique du Fezzan.
Lorsque Saddam Haftar s’est rendu à N’Djamena en juillet 2026, les discussions ont notamment porté sur la coopération militaire, le contrôle de la frontière et la lutte contre les menaces transnationales.
Officiellement, il s’agit de sécurité.
Mais dans le Sahara, la sécurité est rarement seulement de la sécurité.
Elle signifie contrôle territorial.
Elle signifie renseignement.
Elle signifie contrôle des routes.
Et, surtout, elle signifie capacité à décider qui peut circuler et qui ne le peut pas.

Pour qui roule réellement Saddam Haftar ?
C’est la question centrale.
Présenter Saddam Haftar comme un simple exécutant de son père serait désormais une erreur.
Le jeune général est en train de construire sa propre stature militaire et régionale. En 2025, il a été nommé commandant en chef adjoint de l’Armée nationale libyenne et apparaît désormais comme l’héritier du système Haftar.
Son intérêt est donc double.
D’abord, consolider la succession familiale.
Ensuite, démontrer qu’il peut devenir un acteur régional capable de négocier avec les États voisins.
Son offensive diplomatique vers le Tchad et son intérêt pour les frontières avec le Niger répondent à cette logique.
Mais il existe un risque plus profond.
À force de vouloir contrôler les marges, Saddam Haftar pourrait contribuer à militariser davantage une zone qui échappe déjà largement aux États.
Une guerre des frontières plutôt qu’une guerre des capitales
Le nouveau conflit sahélien pourrait ainsi ne pas ressembler aux guerres classiques.
Il ne s’agira pas nécessairement d’une armée traversant une frontière pour conquérir une capitale.
La bataille se déroulera dans les zones grises.
Un groupe rebelle accueilli quelque part.
Une frontière momentanément ouverte.
Un convoi intercepté.
Un chef militaire arrêté.
Une livraison d’armes.
Un renseignement transmis.
Une milice transformée en force auxiliaire.
C’est dans ces interstices que se construit désormais le rapport de force.
La récente montée de l’insurrection dans le Fezzan rappelle d’ailleurs que le contrôle revendiqué par Haftar demeure fragile. Des groupes toubou, arabes et touaregs conservent des capacités militaires et des réseaux transfrontaliers importants.
Le risque pour la souveraineté du Niger
Pour Niamey, l’enjeu dépasse donc la personne de Saddam Haftar.
Il touche à une question fondamentale : qui contrôle la profondeur stratégique du Niger ?
Le retrait des forces occidentales avait été présenté comme une reconquête de souveraineté.
Mais une souveraineté militaire ne peut être complète si les espaces périphériques restent dépendants de puissances étrangères, de milices ou de réseaux armés pour leur sécurité.
C’est le paradoxe du nouveau Sahel.
Les régimes militaires ont voulu récupérer leur liberté stratégique vis-à-vis des anciennes puissances tutélaires.
Mais cette liberté ouvre une compétition entre de nouveaux acteurs : Russie, Turquie, États du Golfe, Libye orientale, réseaux criminels et groupes armés.
Le danger serait alors de remplacer une dépendance par plusieurs dépendances concurrentes.
La bataille invisible pour les routes sahariennes
Derrière les discours sécuritaires se trouve également une bataille économique.
Les routes du Fezzan relient la Méditerranée au cœur du Sahel.
Elles constituent des couloirs pour les marchandises légales, mais aussi pour les trafics de carburant, d’or, d’armes et de migrants.
L’Armée nationale libyenne cherche précisément à renforcer son contrôle des routes transfrontalières et à gagner l’allégeance de communautés locales, notamment toubou.
Celui qui contrôle ces routes dispose donc d’un pouvoir qui dépasse largement la fonction militaire.
Il contrôle une économie parallèle.
Il possède des sources de financement.
Il dispose d’informations.
Et il peut influencer les mouvements de populations et de combattants.
La Russie dans l’arrière-plan
Il serait toutefois imprudent d’analyser cette recomposition uniquement à travers le duel Haftar-Tiani.
La Libye, le Niger et le Tchad évoluent dans un environnement où plusieurs puissances cherchent à accroître leur influence.
La Russie entretient depuis plusieurs années des relations étroites avec les autorités militaires de la région et avec le camp Haftar. Le clan Haftar lui-même a développé des liens avec Moscou, tandis que le Niger s’est rapproché du dispositif russe après le départ des forces françaises.
Le résultat est une architecture de sécurité beaucoup plus complexe que l’ancien face-à-face entre États africains et puissances occidentales.
Le Sahel n’est plus seulement un théâtre de lutte contre le jihadisme.
Il est devenu un marché de puissance.
Le véritable danger : une guerre par procuration
Le scénario le plus inquiétant serait celui d’une guerre indirecte.
Niamey ne chercherait pas nécessairement à affronter Benghazi.
Benghazi ne chercherait pas nécessairement à affronter Niamey.
N’Djamena ne souhaiterait probablement pas ouvrir un nouveau front.
Mais chacun pourrait soutenir, contenir ou instrumentaliser des acteurs armés présents dans les zones frontalières.
C’est précisément ce mécanisme qui transforme une tension diplomatique en conflit régional.
La présence de groupes rebelles dans le Sud libyen montre déjà combien il est difficile de distinguer les frontières entre insurrection locale, rivalité tribale, trafics et compétition internationale.
Le Sahel face à son nouveau piège
La question n’est donc peut-être pas seulement : « Pour qui roule Saddam Haftar ? »
La véritable question est :
Qui contrôlera le Sahara lorsque les États auront cessé de contrôler leurs propres périphéries ?
Saddam Haftar cherche manifestement à transformer le Sud libyen en profondeur stratégique du pouvoir familial.
Mahamat Idriss Déby cherche à sécuriser son flanc nord et à empêcher la résurgence de mouvements rebelles.
Abdourahamane Tiani veut préserver l’autonomie stratégique du Niger et éviter que les groupes hostiles à Niamey ne disposent de sanctuaires extérieurs.
Leurs intérêts se rencontrent aujourd’hui.
Mais ils ne sont pas identiques.
C’est cette différence qui pourrait faire du triangle Benghazi–N’Djamena–Niamey l’un des nouveaux centres de gravité sécuritaires du continent.
Et si la compétition s’intensifie, le prochain front du Sahel pourrait ne pas être Bamako, Ouagadougou ou Niamey.
Il pourrait se trouver beaucoup plus au nord.
Dans le désert.
Là où les frontières sont longues, les États faibles et les armes nombreuses.
Le Sahara n’est plus seulement l’arrière-cour du Sahel. Il est en train d’en devenir le front.
VICTOR ESSO TIKI


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