🇨🇲Cameroun : crise portuaire, luttes d’influence et recomposition silencieuse du pouvoir autour d’un État à bout de souffle
Le Cameroun traverse en ce début d’année une zone de fortes turbulences où se mêlent blocages économiques, rivalités institutionnelles et incertitudes politiques. La crise du scanning des marchandises au Port Autonome de Douala (PAD), devenue un bras de fer inédit entre acteurs publics et privés, agit comme un révélateur : celui d’un système de gouvernance sous tension, fragilisé par la longévité du pouvoir et par l’attente d’une transition que personne n’ose nommer mais que tous préparent.


Un État engorgé, une économie sous pression
Au cœur de la crise actuelle, la coexistence imposée de deux opérateurs de scanning – SGS et Transatlantic D SA – a provoqué un embolie opérationnelle du premier poumon économique du pays. Les entreprises dénoncent des délais rallongés, une double facturation, des surestaries et un renchérissement logistique qui se répercutent déjà sur les prix et menacent les chaînes d’approvisionnement.
Les résolutions adoptées par le Groupement des Entreprises du Cameroun (GECAM) sont sans équivoque : retour immédiat à un opérateur unique, commission mixte d’évaluation et gel des hausses tarifaires du PAD. À défaut, le patronat brandit l’arme ultime : la suspension des déclarations d’import-export, un scénario aux conséquences macroéconomiques lourdes pour un pays dont près de 90 % des flux commerciaux transitent par Douala.

Encadré – Chiffres clés
- Le PAD concentre l’essentiel des échanges extérieurs du Cameroun.
- Chaque jour de blocage génère des pertes cumulées pour les importateurs, transitaires et industriels.
- La baisse de compétitivité du port menace la position du Cameroun face aux hubs régionaux concurrents.
Gouvernance fracturée et rivalités au sommet
Au-delà de l’économie, l’affaire du scanning met en lumière une fragmentation du pouvoir exécutif. Les arbitrages tardent, les décisions se contredisent, et l’impression domine d’un État où les centres d’autorité se neutralisent. Dans ce contexte, l’attente prolongée d’un nouveau gouvernement, le report des élections législatives et municipales, ainsi que les tensions publiques entre institutions (illustrées récemment par les querelles Fecafoot–Ministère des Sports) nourrissent un sentiment d’ingouvernabilité rampante.
Cette paralysie s’inscrit dans une séquence politique délicate, marquée par l’âge avancé du chef de l’État, Paul Biya, et par la montée d’une guerre feutrée des héritiers. Autour de la présidence, hauts responsables civils et militaires, réseaux d’influence et baronnies économiques testent leurs rapports de force, souvent à travers des dossiers techniques en apparence, mais hautement politiques dans leurs effets.
Le PAD, théâtre d’un test de force institutionnel
L’onde de choc provoquée par le dossier du scanning tient aussi à la qualité des acteurs impliqués : directions stratégiques, sphères sécuritaires, Primature, présidence. Le fait qu’une décision opérationnelle au PAD ait pu désorganiser l’ensemble de l’appareil gouvernemental alimente les lectures les plus alarmistes dans l’opinion.
Sans céder aux raccourcis, une chose est certaine : le port de Douala est devenu un laboratoire de rapports de force, où s’observent les capacités de nuisance, de résistance et de mobilisation des différents clans. Dans les États à pouvoir hyper-centralisé et longévif, l’histoire montre que ces crises sectorielles servent souvent de ballons d’essai avant des recompositions plus profondes.
Une transition sans agenda, mais déjà en marche
Le Cameroun semble engagé dans une transition sans calendrier officiel, caractérisée par :
- l’affaiblissement du centre décisionnel ;
- la judiciarisation et la politisation des dossiers économiques ;
- la prise d’otage de secteurs stratégiques par des luttes d’influence ;
- et la montée d’un risque systémique pour le climat des affaires.
L’avertissement du GECAM dépasse donc la seule question du scanning : il interpelle l’État sur sa capacité à garantir la sécurité juridique, la prévisibilité des décisions publiques et la continuité économique. À défaut, la crise du PAD pourrait devenir le symbole d’un pays à la croisée des chemins, où l’urgence n’est plus seulement économique, mais institutionnelle et politique.
En filigrane, une question demeure : le Cameroun peut-il organiser sereinement sa succession politique sans faire payer le prix de l’attentisme et des luttes internes à son économie réelle ? La réponse se joue, aujourd’hui, sur les quais du port de Douala.
VICTOR ESSO TIKI


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