🇨🇲CAMEROUN – INERTIES INSTITUTIONNELLES : TOUT EST BLOQUÉ
ÉDITORIAL | Le pays attend. Le système temporise. Le temps, lui, n’attend personne.
Pas de véritable renouvellement de l’équipe gouvernementale. Peu de renouvellement aux commandes des grandes entreprises et établissements publics. Une classe politique qui donne le sentiment de tourner en vase clos. Des gouverneurs et hauts responsables territoriaux dont les mouvements restent limités. Une administration qui empile les textes et les commissions pendant que les chantiers s’éternisent. Des prestataires qui attendent leurs règlements. Des grands projets renvoyés, année après année, aux calendes grecques.

Et, au sommet, une question qui devient de plus en plus difficile à éluder : où est donc passée la « Nouvelle Dynamique » promise au commencement du nouveau septennat ?
Près de onze mois après la prestation de serment de Paul Biya, le 6 novembre 2025, le Cameroun donne parfois l’image d’une machine politique qui fonctionne au ralenti.
Le paradoxe est saisissant.
Dans son discours d’investiture, le chef de l’État avait lui-même reconnu « la profondeur des frustrations » et « l’ampleur des attentes ». Il avait promis d’accélérer la réalisation des projets dans l’énergie, l’hydraulique, les infrastructures routières et la santé publique, tout en annonçant des réformes destinées à rendre le fonctionnement de l’État plus efficient.
Or, onze mois plus tard, le sentiment dominant dans une partie de l’opinion est celui d’une attente qui s’éternise.
Ce n’est pas l’absence totale d’activité administrative. Des nominations continuent d’être prises, y compris en 2026, dans différents ministères, dans les forces de défense et dans certaines administrations.
Le problème est ailleurs.
Il est dans l’absence apparente d’un mouvement d’ensemble.
Un changement de cycle politique suppose normalement un signal. Une inflexion. Une nouvelle architecture. Des hommes nouveaux à certains endroits stratégiques. Une redistribution des responsabilités. Une accélération administrative. Une capacité à trancher.
Au Cameroun, l’impression qui domine est plutôt celle d’un système qui absorbe le temps sans véritablement se transformer.
LE SEPTENNAT DE LA « GRANDEUR » FACE AU MUR DE L’INERTIE
Le pouvoir peut toujours rappeler la stabilité, la continuité de l’État et les contraintes inhérentes à la conduite d’un pays complexe.
Mais la stabilité ne peut pas devenir un synonyme d’immobilisme.
La continuité de l’État ne signifie pas la conservation indéfinie des mêmes méthodes, des mêmes réflexes et parfois des mêmes responsables.
Et la prudence politique ne saurait constituer une politique publique.
Le président de la République est constitutionnellement chargé de définir la politique de la Nation et de veiller au fonctionnement régulier des pouvoirs publics.
C’est précisément à cette aune que doit être mesurée la performance du système.
Le Cameroun n’a pas besoin d’une République placée en mode attente.
Il a besoin d’un État qui décide.
D’un État qui paie.
D’un État qui construit.
D’un État qui sanctionne les défaillances.
D’un État qui nomme quand il faut nommer et relève quand il faut relever.
D’un État qui ne transforme pas chaque difficulté administrative en interminable feuilleton.
L’ILLUSION DU MOUVEMENT
Le changement d’ENEO en SOCADEL constitue à lui seul une illustration du paradoxe camerounais : le changement institutionnel est réel, puisque l’État est devenu l’unique actionnaire et que l’entreprise a changé de dénomination. Mais pour les ménages et les industriels, le véritable indicateur ne sera pas le changement de nom : ce seront la qualité du service, la disponibilité de l’électricité, les investissements et la capacité à soutenir l’économie.
Un État ne se réforme pas avec des enseignes. Il se réforme avec des résultats.
Pendant ce temps, l’axe Yaoundé-Douala continue de symboliser cette étrange contradiction camerounaise : un pays qui parle constamment d’émergence et qui peine encore à faire de ses principales infrastructures les instruments efficaces de sa compétitivité.
Les grands projets sont annoncés, réannoncés, relancés, évalués, réévalués.
Les réunions succèdent aux réunions.
Les commissions succèdent aux commissions.
Les instructions succèdent aux instructions.
Et le citoyen, lui, attend.
LE PAYSAGE SOCIAL SE DÉGRADE
Dans la rue, le langage est différent.
Il ne parle plus de prospective.
Il parle du prix du marché.
De l’électricité.
De l’eau.
Du transport.
Du chômage.
Des frais scolaires.
Des soins de santé.
Des routes.
Des déchets.
Des bons salaires.
Des factures impayées.
Des entreprises qui ferment ou réduisent leurs activités.
La grande politique se mesure finalement à hauteur de panier de la ménagère.
Et c’est précisément là que se situe le danger.
Lorsque les institutions donnent l’impression de ne plus produire suffisamment de réponses, la société produit ses propres espaces de contestation.
Les réseaux sociaux sont devenus l’immense défouloir national.
Chaque journée apporte son scandale.
Chaque semaine son bouc émissaire.
Chaque crise son coupable.
Le débat public se transforme progressivement en tribunal permanent.
L’humour devient une arme.
L’autodérision, une soupape.
La colère, une monnaie courante.
« Le pays a traversé les remèdes. »
« Dans le film des pays, le Cameroun est le chef bandit. »
« Les plus chanceux finiront fous dans ce pays. »
Ces formules, qu’elles soient justes ou excessives, disent quelque chose de l’état d’esprit d’une partie de la population : le sentiment que le système ne répond plus assez vite à l’urgence du quotidien.
LE RISQUE STRATÉGIQUE : LE VIDE POLITIQUE
Le problème le plus sérieux n’est pourtant pas l’impopularité ponctuelle d’une décision.
Il est institutionnel.
Lorsqu’un système politique tarde à produire des signes de renouvellement, le vide est immédiatement occupé par les spéculations.
Les réseaux sociaux inventent des successions.
Les clans se positionnent.
Les ambitions se dévoilent.
Les entourages s’observent.
Les entrepreneurs politiques testent leurs réseaux.
Et pendant que certains préparent déjà l’après-Biya, l’administration doit continuer à gouverner le Cameroun d’aujourd’hui.
C’est là toute la contradiction.
On ne peut pas gouverner correctement le présent lorsque toute la classe politique semble déjà obsédée par le prochain chapitre.
Le Cameroun se trouve donc confronté à une double temporalité : celle d’un président qui revendique le temps long et celle d’une société qui réclame des résultats immédiats.
Cette collision des temps peut devenir explosive politiquement.
UNE PRÉCISION INSTITUTIONNELLE QUI EN DIT LONG
Il faut d’ailleurs éviter les faux débats.
Le Cameroun ne dispose pas d’un poste constitutionnel de vice-président de la République. En cas de vacance de la présidence, la Constitution prévoit que l’intérim soit assuré de plein droit par le président du Sénat, jusqu’à l’élection d’un nouveau président.
Le véritable débat n’est donc pas de savoir pourquoi un « vice-président » n’est pas nommé.
La question stratégique est beaucoup plus profonde :
le Cameroun dispose-t-il aujourd’hui d’un mécanisme politique suffisamment clair, crédible et institutionnellement robuste pour organiser la continuité de l’État au-delà de la personne qui l’incarne depuis 1982 ?
C’est cette question qu’il faut avoir le courage de poser.
Et il ne s’agit pas de prédire une succession.
Il s’agit de parler de l’État.
L’ÉTAT NE PEUT PAS ÊTRE UNE SALLE D’ATTENTE
Le Cameroun ne manque ni de compétences, ni de cadres, ni de ressources humaines, ni d’intelligence administrative.
Ce qui manque souvent, c’est la capacité à transformer ces ressources en décisions rapides, cohérentes et exécutées.
Le pays n’a pas besoin d’une nouvelle avalanche de slogans.
Il a besoin d’un calendrier.
D’objectifs.
De responsables clairement identifiés.
De délais.
D’évaluations.
Et, surtout, de conséquences lorsque les engagements ne sont pas tenus.
Le chef de l’État a lui-même placé son nouveau mandat sous le signe de l’action et promis d’accélérer les projets structurants.
Alors il faut prendre cette promesse au sérieux.
Car le temps politique n’est pas extensible.
Un mandat de sept ans dont les premiers mois sont absorbés par l’attente finit toujours par transformer l’espérance en impatience.
LE CAMEROUN NE PEUT PLUS ATTENDRE
Le pays est aujourd’hui à un moment où la question n’est plus de savoir si le système peut encore fonctionner.
Il fonctionne.
La question est de savoir s’il peut encore fonctionner à la vitesse exigée par les défis auxquels le pays est confronté.
Nuance fondamentale.
Un État peut être stable et simultanément devenir trop lent.
Une administration peut être permanente et simultanément manquer d’efficacité.
Une institution peut être légalement fonctionnelle et simultanément produire de la frustration.
Une politique peut être officiellement ambitieuse et simultanément produire trop peu de résultats visibles.
C’est cette contradiction que le pouvoir doit regarder en face.
Car le Cameroun n’est pas seulement confronté à une crise de résultats.
Il est confronté à une crise de confiance dans la capacité du système à produire le changement.
Et une crise de confiance, contrairement à une route dégradée ou à une dette à payer, ne se répare pas avec un décret.
Elle exige une rupture avec l’immobilisme.
L’HEURE DES ACTES
Paul Biya a prêté serment le 6 novembre 2025 en promettant de consacrer son nouveau mandat à l’avènement d’un Cameroun « uni, stable et prospère » et en annonçant notamment l’accélération de plusieurs projets structurants.
Il existe donc désormais une obligation politique simple : faire correspondre les actes aux engagements.
Le Cameroun ne demande pas nécessairement une révolution.
Il demande quelque chose de plus élémentaire :
que l’État avance.
Que les décisions soient prises.
Que les responsables soient responsabilisés.
Que les projets aboutissent.
Que les factures soient réglées.
Que les routes soient livrées.
Que l’électricité soit disponible.
Que les administrations répondent.
Que les réformes soient exécutées.
Que le mérite retrouve une place visible dans la sélection des hommes.
Que la jeunesse cesse d’être uniquement un thème de discours pour devenir une force réelle de renouvellement institutionnel.
Le Cameroun n’a pas besoin d’un État qui contemple son propre immobilisme.
Il a besoin d’un État qui reprend l’initiative.
Le temps presse.
Car les hommes passent.
Les gouvernements passent.
Les mandats passent.
Les régimes passent.
Mais le Cameroun reste.
Et c’est précisément pour cette raison que l’immobilisme ne peut plus être considéré comme une stratégie.
VICTOR ESSO TIKI


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