🇨🇲Cameroun : la réforme du fret terrestre ouvre un nouveau front entre l’État et le SNTRC
La bataille autour de la gouvernance du fret routier au Cameroun franchit une nouvelle étape. Réunis le 22 juillet à la Maison de la Jeune Fille de New-Bell à Douala, plusieurs syndicats et associations de transporteurs ont accusé le Syndicat national des transporteurs routiers du Cameroun (SNTRC) d’entretenir une campagne de manipulation de l’opinion publique afin de s’opposer à la réforme engagée par le gouvernement du Bureau de Gestion du Fret Terrestre (BGFT).
Face à la presse, les organisateurs ont présenté un dossier de plusieurs dizaines de pages visant à justifier la réorganisation du système de gestion du fret terrestre et à soutenir les mesures prises par l’État. Les intervenants estiment que la réforme poursuit un double objectif : restaurer la transparence dans la répartition du fret et renforcer la sécurisation des recettes publiques.
Une réforme qui remet en cause un modèle vieux de plus de trois décennies
Au cœur de la controverse figure le Bureau de Gestion du Fret Terrestre (BGFT), organisme public chargé depuis les années 1990 de missions de service public liées à la gestion du fret routier international, notamment la répartition conventionnelle des cargaisons et la délivrance de documents de transport.
Selon les syndicats réunis à Douala, les dysfonctionnements accumulés au sein du BGFT auraient conduit le gouvernement à revoir en profondeur son mode d’organisation.
Le dossier présenté rappelle que le décret présidentiel portant transformation du Conseil National des Chargeurs du Cameroun (CNCC) en société à capital public élargit désormais les compétences de cette institution, notamment dans l’émission et la délivrance des lettres de voiture, mettant ainsi fin au monopole jusque-là exercé par le BGFT sur certaines missions.
Pour les promoteurs de cette réforme, cette évolution doit permettre une meilleure gouvernance du secteur, une harmonisation des procédures administratives et une sécurisation des recettes fiscales.
Des accusations lourdes contre le SNTRC
La conférence de presse s’est surtout distinguée par la gravité des accusations formulées contre les dirigeants du SNTRC.
Les organisations présentes soutiennent que le syndicat aurait progressivement pris le contrôle opérationnel du BGFT, au détriment de sa vocation d’organisme public.
Le dossier évoque notamment :
- une gestion jugée opaque de la répartition du fret ;
- des modifications unilatérales des tarifs de délivrance de la Lettre de Voiture Internationale (LVI) ;
- l’imposition d’une cotisation syndicale préalable à certains transporteurs ;
- le non-reversement présumé de certaines recettes publiques liées aux activités du BGFT.
Les intervenants ont également fait référence à un ancien rapport de groupe de travail gouvernemental, cité dans leur dossier, selon lequel le BGFT aurait été « pris en otage » par des intérêts syndicaux, tout en rappelant que ces affirmations s’inscrivent dans leur argumentaire et n’ont pas été établies par une décision judiciaire.
Un enjeu économique majeur pour les corridors de la CEMAC
Au-delà de la confrontation institutionnelle, les syndicats mettent en avant les conséquences économiques que pourrait entraîner une gouvernance inefficace du fret.
Le Cameroun constitue la principale porte d’entrée maritime du Tchad et de la République centrafricaine. Toute perturbation dans la gestion du transport routier peut affecter la compétitivité des corridors logistiques reliant le port de Douala et, à terme, celui de Kribi, aux pays enclavés de la sous-région.
Les représentants syndicaux estiment que les dysfonctionnements dénoncés pourraient fragiliser la confiance des opérateurs tchadiens et centrafricains et favoriser un report progressif des flux commerciaux vers d’autres corridors régionaux.
Ils avancent que cette situation ferait courir un risque important aux recettes portuaires et fiscales du Cameroun, même si ces projections restent des estimations présentées par les organisateurs de la conférence.
Une bataille autour de la transparence financière
Les organisateurs ont également affirmé que plusieurs décennies de gestion auraient favorisé d’importantes pertes de ressources publiques.
Au cours de la conférence, ils ont évoqué des montants atteignant près de 500 milliards de FCFA sur plus de vingt-cinq ans, en référence à différentes recettes, redevances et prélèvements qu’ils estiment insuffisamment retracés. Ces chiffres ont été avancés par les intervenants lors de la conférence de presse et n’ont pas fait l’objet d’une confirmation indépendante ou d’une décision de justice.
Leur principale revendication consiste désormais à demander un audit approfondi des finances du BGFT et la poursuite de la réforme engagée par le gouvernement.
Un affrontement qui dépasse le seul secteur des transports
Pour les économistes du transport, le dossier dépasse largement le cadre d’un conflit syndical.
La modernisation de la gouvernance du fret constitue un levier essentiel pour améliorer la compétitivité logistique du Cameroun, réduire les coûts du transport, fluidifier les échanges régionaux et renforcer l’attractivité des ports de Douala et de Kribi.
À l’heure où la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) encourage une intégration accrue des chaînes logistiques, la capacité du Cameroun à garantir une gestion transparente du fret routier devient un enjeu stratégique.
La conférence de Douala révèle ainsi les profondes résistances suscitées par cette réforme. Elle met également en évidence la nécessité d’un dialogue entre les pouvoirs publics, les syndicats et les opérateurs économiques afin que les allégations de mauvaise gouvernance puissent être examinées dans un cadre institutionnel et, le cas échéant, judiciaire.
En définitive, le débat dépasse désormais la seule réorganisation du BGFT : il porte sur la gouvernance des corridors commerciaux d’Afrique centrale et sur la capacité du Cameroun à préserver son statut de plateforme logistique régionale dans un contexte de concurrence croissante.Â
La Rédaction


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