🇨🇲Cameroun : quand l’immigration devient une fatalité sociale
Depuis plus de quatre décennies, le Cameroun vit sous un régime politique dont les conséquences ne se mesurent plus seulement en indicateurs économiques ou en classements internationaux. Elles se lisent désormais dans l’intime, dans les familles éclatées, dans les enfances vécues à distance et dans une société qui a progressivement intégré l’exil comme horizon normal de réussite.
Sous le long règne de Paul Biya et de son parti, le RDPC, l’immigration n’est plus un simple choix individuel motivé par l’ambition ou la curiosité. Elle est devenue une voie de la raison, parfois même une obligation tacite, transmise de génération en génération. Très tôt, les Camerounais apprennent moins à s’enraciner qu’à partir. À défaut de perspectives locales crédibles, la fuite s’est institutionnalisée.
La migration comme héritage familial
Aujourd’hui, la réussite sociale s’évalue souvent à l’aune de la dispersion géographique. Une famille est dite « accomplie » lorsque ses membres vivent entre Paris, Londres, Montréal, Bruxelles ou New York. Ce phénomène, largement normalisé, masque une réalité plus sombre : la migration n’est plus un choix libre, mais un héritage contraint.
Le schéma est connu. Un parent part « arranger la situation », laissant derrière lui un foyer suspendu à des appels téléphoniques, à des envois d’argent et à des promesses de retour rarement tenues. Les enfants grandissent entre deux absences, les couples s’usent dans l’attente, et la famille apprend à fonctionner à distance. La malgouvernance devient ainsi une mécanique sociale qui fabrique l’éclatement et la séparation.
Le coût invisible de l’exil
Dans l’imaginaire collectif, l’immigration reste associée à la réussite matérielle. Les preuves sont visibles : maisons construites au pays, transferts réguliers, photos devant des monuments occidentaux. Le quartier applaudit, la famille se redresse par procuration. Mais ce récit, s’il est partiellement vrai, est profondément incomplet.
Car derrière les réussites affichées se cache un prix intime rarement évoqué. Anniversaires manqués, deuils vécus par écran interposé, traditions familiales qui s’effritent avec le temps et la distance. La coprésence disparaît, remplacée par une relation comptable où l’amour s’exprime en montants transférés. La parenté se contractualise, et les liens affectifs se fragilisent.
À cela s’ajoute une souffrance psychologique diffuse. L’exilé vit dans une double absence : absent au pays, jamais totalement intégré ailleurs. La nostalgie devient une fatigue chronique, l’identité oscille entre adaptation et perte. La santé mentale, souvent ignorée, se dégrade silencieusement. Être parti ne signifie pas toujours être sauvé.
Identités fragmentées et mémoires en péril
À l’étranger, les Camerounais apprennent à composer. Ils adaptent leurs langues, simplifient leurs rites, réinventent leurs repères. Ce n’est ni une trahison ni un reniement, mais une nécessité. Pourtant, chaque adaptation est aussi une concession. Les langues maternelles se raréfient, les proverbes s’éteignent, les gestes culturels se perdent faute de transmission directe.
Cette érosion progressive pose une question fondamentale : que reste-t-il d’une nation lorsque ses enfants vivent ailleurs, physiquement et symboliquement ? Comme le formulait Cheikh Hamidou Kane dans L’Aventure ambiguë, le gain matériel compense-t-il réellement ce que l’on perd en continuité humaine et culturelle ?
Une responsabilité politique
Il ne s’agit pas de condamner l’immigration ni de culpabiliser ceux qui partent. Il s’agit de politiser ses causes. Lorsque des millions de citoyens vivent la séparation familiale comme une norme, il ne s’agit plus d’un choix privé, mais d’un fait social majeur. Le régime en place n’a pas seulement appauvri le pays ; il a profondément reconfiguré les relations humaines, les structures familiales et les mécanismes de transmission.
Un État digne de ce nom est celui qui permet à ses citoyens de rester sans renoncer à leur avenir. Tant que le Cameroun ne créera pas de perspectives crédibles sur son propre sol, l’exil continuera d’être enseigné comme un savoir-faire vital, transmis de parent à enfant.
Cette pédagogie de la fuite n’est ni naturelle ni irréversible. Elle est le produit d’un système politique à bout de souffle. La question n’est donc pas de savoir si les Camerounais doivent partir, mais pourquoi ils n’ont plus la possibilité de rester.
Victor ESSO TIKI


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