🇨🇲CAMEROUN — QUI CONVAINCRA ABAKAL MAHAMAT D’ENTRER EN POLITIQUE ?
Après Biya, le Cameroun devra-t-il chercher son prochain leadership dans les palais politiques… ou dans le monde économique ?
Dans la nuit camerounaise, lorsque les lumières des grandes villes disparaissent derrière la poussière des routes secondaires et que les villages ne sont plus éclairés que par quelques lampadaires solitaires, certaines présences prennent une dimension particulière.

Abakal Mahamat appartient à cette catégorie de personnalités dont le parcours commence à susciter une interrogation qui dépasse désormais le strict univers bancaire : et si le Cameroun de l’après-Paul Biya avait besoin de profils issus de l’économie réelle, de la finance et de la gestion plutôt que d’une nouvelle génération de professionnels de la politique ?
La question n’est pas celle d’une candidature annoncée. Abakal Mahamat n’a, à notre connaissance, déclaré aucune ambition présidentielle publique. Elle relève plutôt d’une prospective sur les profils susceptibles de compter dans le Cameroun de demain.
Paul Biya a été réélu en octobre 2025. Son nouveau mandat a donc repoussé, sans la faire disparaître, la question fondamentale de la succession politique et générationnelle du pouvoir camerounais.
Et dans cette équation, certains parcours commencent naturellement à attirer l’attention.
UN BANQUIER QUI A QUITTÉ LE SIMPLE MONDE DU CRÉDIT
Abakal Mahamat n’est pas un homme politique.
Son parcours est d’abord celui d’un financier.
Formé à l’Université de Ngaoundéré en économie monétaire et bancaire, puis à l’Université de Yaoundé II, il a commencé sa carrière dans la microfinance avant de passer par Afriland First Bank et Ecobank Cameroun. Il rejoint BGFIBank Cameroun en 2011 comme responsable d’agence à Yaoundé, avant de devenir directeur du réseau, puis directeur général adjoint.
En 2019, à seulement 38 ans, il prend la direction générale de BGFIBank Cameroun. Il est aujourd’hui Administrateur Directeur Général de la filiale camerounaise. Son parcours académique s’est également internationalisé avec des formations à HEC Paris et à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
En 2026, son profil s’est encore élargi avec son entrée au conseil d’administration de NSIA Vie Cameroun, où il représente BGFIBank Group.
Ce parcours raconte quelque chose de plus important que la réussite individuelle d’un banquier : la construction progressive d’un technocrate africain ayant appris à naviguer entre entreprises privées, secteur public, finance, investissement et gouvernance.

FINANCER PLUTÔT QUE PROMETTRE
C’est peut-être ici que réside l’intérêt politique indirect de son parcours.
Dans beaucoup de démocraties africaines, les discours politiques promettent des usines, des emplois, des routes, des logements, des infrastructures énergétiques et des investissements.
Le banquier, lui, doit répondre à une autre question :
Qui finance ?
Et surtout :
Comment finance-t-on ?
C’est dans cet espace que le parcours d’Abakal Mahamat mérite d’être observé.
Sous sa direction, BGFIBank Cameroun revendique aujourd’hui un positionnement fortement orienté vers l’accompagnement des entreprises et des investissements. La banque a notamment communiqué récemment sur le financement d’un complexe industriel destiné à créer 450 emplois directs et près de 3 000 emplois indirects.
La banque a également poursuivi en 2025 une politique RSE comprenant plus d’une quinzaine d’initiatives sociales sur le territoire camerounais, selon le rapport intégré du groupe.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un banquier serait automatiquement un meilleur dirigeant politique. Une banque et un État ne fonctionnent ni avec les mêmes règles, ni avec les mêmes contraintes, ni avec les mêmes objectifs.
Mais cela signifie qu’un profil comme celui d’Abakal Mahamat possède une expérience concrète de certains des problèmes auxquels devra s’attaquer le Cameroun : financement de l’investissement, structuration des projets, mobilisation des capitaux, accompagnement des entreprises et transformation économique.
LE CAMEROUN A-T-IL BESOIN D’UNE AUTRE GÉNÉRATION DE LEADERS ?
Depuis plusieurs années, la question de la relève occupe une place centrale dans les débats camerounais.
Elle ne concerne pas uniquement le nom du prochain président.
Elle concerne surtout le modèle de gouvernance qui viendra après l’actuelle génération politique.
Le Cameroun dispose d’une population jeune, d’un secteur privé qui cherche à se développer, de ressources naturelles importantes, d’un potentiel agricole considérable, d’une façade maritime stratégique et d’une position géographique qui pourrait en faire une plateforme économique majeure en Afrique centrale.
Pourtant, le pays reste confronté à des problèmes structurels : industrialisation insuffisante, poids de l’informel, chômage et sous-emploi des jeunes, déficit d’infrastructures, difficultés de financement des PME, transformation encore limitée des matières premières et lenteur dans l’exécution de certains grands projets.
C’est précisément dans cet espace que les profils économiques pourraient progressivement prendre davantage de place dans le débat public.
La question de demain pourrait donc être moins :
« Quel homme politique succédera à Paul Biya ? »
que :
« Quelle compétence faudra-t-il au prochain cycle politique pour transformer réellement l’économie camerounaise ? »
L’EXTRÊME-NORD COMME TEST GRANDEUR NATURE
Le parcours récent de BGFIBank dans l’Extrême-Nord offre à cet égard un terrain d’observation intéressant.
Des initiatives de financement et d’accompagnement économique y ont été rapportées en 2026, dans une région où les problématiques de pauvreté, d’accès à l’eau, d’emploi, d’agriculture et d’industrialisation se combinent avec des enjeux sécuritaires et climatiques.
Ce type d’action permet de mesurer une conception particulière du développement : ne pas attendre que la richesse apparaisse avant de financer les territoires ; chercher au contraire à créer les conditions permettant à cette richesse d’émerger.
C’est une différence importante entre la distribution d’argent public et la construction d’un écosystème économique.
LA QUESTION POLITIQUE RESTE POURTANT ENTIÈRE
Il existe cependant un immense fossé entre diriger une banque et diriger un État.
Une banque obéit à des règles de solvabilité, de rentabilité, de gouvernance et de gestion des risques.
Un État doit gérer des populations, des territoires, des identités, des administrations, des conflits sociaux, une diplomatie, une armée, une justice et des compromis politiques permanents.
Le politique doit également accepter la contradiction, les compromis et parfois l’impopularité.
C’est peut-être précisément pour cette raison que l’entrée d’un profil comme Abakal Mahamat dans la politique ne pourrait être considérée comme acquise.
Selon des éléments rapportés dans certains milieux camerounais, le banquier aurait déjà été approché pour des responsabilités publiques mais aurait préféré conserver, pour le moment, son rôle dans le secteur financier. Cette information n’est toutefois pas suffisamment documentée publiquement pour être présentée comme un fait établi.
Ce qui est vérifiable, en revanche, c’est qu’il poursuit actuellement sa carrière dans la finance et qu’il a vu son mandat à la tête de BGFIBank Cameroun renouvelé en 2024 pour cinq ans.
LE PARADOXE ABAKAL
Il y a là un paradoxe presque politique.
Dans de nombreux systèmes africains, les cadres recherchent le pouvoir politique pour accéder aux leviers économiques.
Abakal Mahamat semble, jusqu’ici, avoir emprunté le chemin inverse : il dispose déjà d’un accès important au monde économique sans occuper de fonction élective.
La politique pourrait donc représenter pour lui non pas une ascension sociale, mais un changement radical de métier.
Et c’est probablement là que se trouve la véritable question.
Qu’est-ce qui pourrait convaincre un banquier qui semble avoir réussi dans son univers de quitter la sécurité relative de la finance pour entrer dans l’arène politique ?
Une ambition personnelle ?
Une demande populaire ?
Une crise nationale ?
Une génération de jeunes qui réclamerait un autre modèle ?
Ou simplement la conviction qu’à un moment donné, financer les projets du pays ne suffit plus et qu’il faut participer directement à la définition de ses politiques économiques ?
LE CAPITAL DE CONFIANCE : UNE FORCE, MAIS PAS UNE ÉLECTION
Le capital dont dispose aujourd’hui une personnalité économique ne doit cependant pas être confondu avec un capital électoral.
La notoriété professionnelle ne garantit pas une victoire politique.
L’expérience managériale ne remplace pas une organisation politique.
Et l’image positive auprès d’une partie de l’opinion ne constitue pas automatiquement une majorité électorale.
Cette distinction est fondamentale dans toute prospective sur l’après-Biya.
Le Cameroun est un pays politiquement complexe, avec une diversité régionale, linguistique, culturelle et sociale considérable. Toute personnalité souhaitant transformer une réputation professionnelle en projet national devrait donc construire une vision politique, une organisation, une implantation territoriale et surtout une capacité à convaincre au-delà de son environnement professionnel.
L’ÉQUATION DU NORD ET LA TENTATION DES SIMPLIFICATIONS
Certains observateurs pourraient être tentés de lire l’éventuelle trajectoire d’Abakal Mahamat exclusivement à travers son origine régionale ou religieuse.
Ce serait réducteur.
Une présidentielle camerounaise ne se gagne pas mécaniquement par l’addition d’un groupe sociologique ou régional. La politique nationale est plus complexe.
Le véritable enjeu serait plutôt de savoir si un éventuel projet porté par un profil de cette nature pourrait construire une coalition nationale autour de trois idées simples :
compétence, prospérité et équité territoriale.
Ce serait probablement là que se jouerait sa capacité à transformer un capital professionnel en capital politique.
DE LA BANQUE À L’ÉTAT : LE GRAND TEST
L’hypothèse Abakal Mahamat devient alors intéressante non pas parce qu’il serait aujourd’hui candidat à la magistrature suprême — ce qui n’est pas établi — mais parce qu’elle permet d’imaginer un scénario possible de l’après-Biya : celui de l’émergence d’une génération de dirigeants ayant fait leurs preuves dans l’entreprise, la finance, la technologie, l’industrie ou la gestion des grands projets.
Le Cameroun pourrait alors voir apparaître une nouvelle catégorie de dirigeants : les bâtisseurs économiques entrant en politique.
Des hommes et des femmes qui ne viendraient pas seulement expliquer comment redistribuer la richesse, mais qui auraient également appris comment la créer, la financer et la transformer en emplois.
C’est peut-être cette génération que les prochaines années permettront d’identifier.
QUI CONVAINCRA ABAKAL MAHAMAT ?
La question posée au début de cette analyse revient donc avec davantage de force.
Qui convaincra Abakal Mahamat ?
Les entrepreneurs ?
Les jeunes ?
Les femmes ?
La diaspora ?
Les universitaires ?
Les chefs traditionnels ?
Les responsables religieux ?
Le monde économique ?
Ou, plus simplement, les Camerounais eux-mêmes ?
Pour l’heure, rien ne permet d’affirmer qu’Abakal Mahamat souhaite devenir président du Cameroun. Et il serait prématuré de transformer un parcours professionnel remarquable en candidature politique.
Mais une chose est certaine : son parcours a déjà produit un actif que la politique camerounaise recherche depuis longtemps : la crédibilité économique.
Depuis son arrivée chez BGFIBank Cameroun en 2011, puis sa nomination à la direction générale en 2019, il a construit une trajectoire ascendante dans le secteur financier.
La question n’est donc peut-être pas de savoir si Abakal Mahamat sera le prochain président du Cameroun.
La vraie question est de savoir si, dans le Cameroun de l’après-Biya, la politique saura convaincre des profils comme le sien de mettre leur expérience économique au service d’un projet national.
Et si un jour le banquier décidait de franchir le Rubicon, il lui faudrait alors répondre à une question autrement plus difficile que celle de la finance :
non plus comment financer le Cameroun, mais comment le transformer.
C’est à cet instant que commencerait véritablement son histoire politique.
VICTOR ESSO TIKI


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