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🇨🇲🇬🇦🇬🇶🇨🇬🇹🇩🇨🇫CEMAC : la bataille des statistiques pour mieux mesurer la croissance industrielle

À Douala, les six États de la CEMAC veulent harmoniser leur thermomètre industriel

Dans une région où la croissance, l’investissement et la transformation industrielle sont au cœur des ambitions d’intégration économique, la question n’est plus seulement de produire davantage de statistiques, mais de produire les mêmes statistiques, selon les mêmes méthodes et avec un niveau de fiabilité comparable. C’est tout l’enjeu de l’atelier régional consacré à l’Indice Harmonisé de la Production Industrielle (IHPI), ouvert ce lundi à Douala et qui se poursuivra jusqu’au 14 août.

Réunis à l’Hôtel Résidence La Falaise de Akwa, une trentaine d’experts représentant les six États membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale — Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad — travaillent à la mise en place d’un dispositif statistique commun destiné à mieux mesurer l’activité industrielle de la sous-région.

L’initiative, portée par la Commission de la CEMAC avec l’appui technique d’AFRISTAT, dépasse la seule question méthodologique. Elle touche directement à la capacité des gouvernements, des banques centrales, des institutions financières régionales et des investisseurs à lire correctement la trajectoire économique de l’Afrique centrale.

Le « thermomètre » industriel de la CEMAC

L’Indice de la Production Industrielle constitue l’un des instruments les plus importants pour observer l’évolution de l’activité économique à court terme. Il permet notamment de mesurer les variations de la production dans les différentes branches industrielles et d’identifier les phases d’accélération ou de ralentissement de l’activité.

Mais un indice produit selon des méthodologies différentes d’un pays à l’autre devient difficilement comparable.

C’est précisément cette fragmentation que la CEMAC entend réduire.

Le futur Indice Harmonisé de la Production Industrielle doit permettre de disposer d’un indicateur construit à partir de règles communes, de classifications compatibles, de méthodes d’échantillonnage harmonisées et de procédures de calcul convergentes.

L’objectif est de passer d’une juxtaposition de statistiques nationales à un véritable système statistique industriel régional.

« L’Indice Harmonisé de la Production Industrielle constitue un outil stratégique de mesure de la conjoncture économique », souligne le dossier de presse de la CEMAC. Sa production harmonisée doit permettre de disposer de données « fiables, comparables » et utiles au pilotage des politiques industrielles et économiques.

Six pays, une même méthode

Le chantier n’est pas improvisé.

Entre septembre et décembre 2025, des missions conjointes de la CEMAC et d’AFRISTAT ont été conduites dans les six États membres afin de diagnostiquer les systèmes existants.

Les experts ont examiné les méthodologies de calcul, les stratégies de production, les mécanismes de collecte des données, les difficultés rencontrées ainsi que les particularités nationales.

Cette phase de diagnostic a débouché sur des feuilles de route nationales, destinées à rapprocher progressivement les dispositifs statistiques des recommandations internationales des Nations unies.

Le rendez-vous de Douala constitue donc une deuxième étape : il ne s’agit plus seulement d’identifier les écarts, mais de définir les outils permettant de les réduire.

AFRISTAT a ainsi élaboré un guide méthodologique de l’IHPI, complété par un projet de règlement communautaire destiné à encadrer la production et la publication de l’indicateur dans les six économies de la CEMAC.

Une réforme technique aux conséquences économiques

Derrière des notions qui peuvent sembler réservées aux statisticiens — pondérations, échantillonnage, désaisonnalisation, degré de couverture ou indices chaînés — se trouve une question beaucoup plus stratégique : comment savoir avec suffisamment de précision ce qui se passe réellement dans l’économie ?

Pour une banque centrale, une statistique industrielle fiable peut contribuer à mieux apprécier la conjoncture et à éclairer les décisions de politique économique.

Pour les gouvernements, elle permet de mesurer l’effet des politiques industrielles, des réformes fiscales ou douanières et des investissements publics.

Pour les investisseurs, elle fournit des indications sur la dynamique d’un marché.

Pour les institutions régionales, elle constitue une base pour comparer les performances des économies et mesurer les effets de l’intégration.

La qualité des statistiques devient ainsi une composante de la qualité de la décision économique.

Des chiffres nationaux aux indicateurs communautaires

L’un des enjeux majeurs du projet est de pouvoir agréger les données nationales afin de produire des indicateurs réellement communautaires.

La CEMAC cherche notamment à améliorer ses comptes nationaux, à produire des indicateurs conjoncturels comparables et à mesurer plus précisément l’impact des réformes engagées dans le cadre de l’intégration régionale.

Cette ambition est importante dans une zone économique où les structures productives restent très différentes.

Les économies de la CEMAC ne disposent pas des mêmes bases industrielles, ni de la même profondeur statistique. Le Cameroun possède un tissu industriel diversifié, tandis que certaines autres économies sont davantage structurées autour des hydrocarbures, des industries extractives ou d’activités spécifiques.

L’harmonisation ne signifie donc pas uniformiser les économies. Elle consiste plutôt à faire en sorte que les différences économiques puissent être mesurées avec des instruments statistiques comparables.

Les classifications au cœur du dispositif

Le programme de travail de Douala illustre le niveau de sophistication recherché.

Les experts travaillent notamment sur l’utilisation de la NAEMA rev1 et de la NOPEMA rev1, les méthodes d’échantillonnage non aléatoire, la méthode du seuil d’inclusion — ou cut-off —, le calcul des pondérations et des indices ainsi que le degré de couverture.

La désaisonnalisation occupe également une place importante. Les séries statistiques industrielles peuvent en effet être influencées par des phénomènes saisonniers. Les neutraliser permet de mieux distinguer les évolutions structurelles des fluctuations liées au calendrier.

Les travaux portent enfin sur les nouvelles recommandations internationales des Nations unies, avec notamment l’examen des indices à base fixe, des indices à base mobile et des indices chaînés.

Autrement dit, la CEMAC cherche à moderniser non seulement ses chiffres, mais aussi le langage statistique permettant de les produire.

Une trentaine d’experts autour de la table

L’atelier réunit une trentaine de participants issus des services chargés des statistiques d’entreprises et des statistiques conjoncturelles des Instituts nationaux de statistique.

À leurs côtés prennent part aux travaux des experts de la Commission de la CEMAC, de la BEAC, de la BDEAC et de l’ISSEA, ainsi que des spécialistes d’AFRISTAT.

Cette composition traduit la dimension institutionnelle du projet.

La statistique industrielle n’est pas seulement une affaire d’instituts statistiques. Elle intéresse directement les institutions monétaires, les banques de développement, les administrations économiques et les organismes chargés de la planification.

La présence de ces différentes institutions vise à construire une chaîne statistique capable d’alimenter l’ensemble du processus de décision économique régional.

Le vrai défi sera la mise en œuvre

La présentation d’un guide méthodologique ne constitue cependant que le début du processus.

Le véritable test sera sa mise en œuvre dans les six pays.

Les États devront disposer des ressources humaines, matérielles et financières nécessaires pour collecter régulièrement les données auprès des entreprises industrielles, traiter les informations et publier les résultats dans des délais suffisamment courts.

La question de la couverture statistique sera particulièrement importante. Un indice industriel ne peut être représentatif que si les entreprises et secteurs significatifs sont correctement intégrés dans son dispositif de production.

La qualité de la donnée dépendra donc autant de la méthodologie que de la capacité opérationnelle des administrations statistiques.

Une infrastructure invisible de l’intégration régionale

La CEMAC parle souvent de libre circulation, de convergence économique, de marchés régionaux et de coordination des politiques publiques. Mais derrière ces ambitions se trouve une infrastructure moins visible : la statistique.

Sans données comparables, il devient difficile de mesurer la convergence économique.

Sans indicateurs communs, la surveillance multilatérale perd en précision.

Sans séries statistiques fiables, l’impact des politiques communautaires reste difficile à quantifier.

L’IHPI apparaît ainsi comme une pièce d’un chantier beaucoup plus large. La convention d’assistance technique entre la Commission de la CEMAC et AFRISTAT prévoit également un renforcement des capacités dans la comptabilité nationale, les statistiques d’entreprises, les statistiques des prix, l’assurance qualité, les statistiques environnementales et climatiques ainsi que les statistiques sociales.

L’ambition est donc de construire progressivement un écosystème statistique régional.

Le calendrier de Douala

Pendant cinq jours, les experts alternent séances plénières, présentations techniques, études de cas et travaux en groupes.

La première phase est consacrée à l’état d’avancement des feuilles de route nationales.

Les journées des 11 et 12 août sont centrées sur le guide méthodologique et les aspects techniques de la production de l’IPI.

Le 13 août sera notamment consacré aux nouvelles recommandations internationales des Nations unies et au règlement communautaire régissant la mise en place de l’IHPI.

Les experts travailleront ensuite, par pays, à la finalisation des feuilles de route.

Vendredi 14 août, ces documents doivent être présentés et validés en séance plénière, avant l’adoption des recommandations et des prochaines étapes.

La statistique comme outil de souveraineté économique

Pour la CEMAC, l’enjeu dépasse finalement la publication d’un nouvel indice.

Dans une économie mondiale où les investisseurs, les agences de notation, les institutions financières et les gouvernements prennent leurs décisions à partir de données, la capacité à produire des statistiques fiables constitue une forme de souveraineté économique.

Une région qui connaît mieux son appareil productif peut mieux anticiper les ralentissements, identifier les secteurs porteurs, mesurer l’efficacité des politiques publiques et orienter ses investissements.

C’est pourquoi l’harmonisation de l’IHPI pourrait avoir une portée plus importante qu’il n’y paraît.

Le succès du projet ne se mesurera pas au nombre de réunions organisées ni à l’épaisseur du guide méthodologique. Il se mesurera à la capacité des six États à produire, régulièrement et dans des délais utiles, un même indicateur statistique lisible à l’échelle de toute l’Afrique centrale.

À Douala, la CEMAC travaille donc sur quelque chose de moins spectaculaire qu’une nouvelle infrastructure ou qu’un grand projet industriel. Mais potentiellement tout aussi déterminant : le système de mesure qui permettra de savoir si les autres projets fonctionnent.

VICTOR ESSO TIKI 

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