🇨🇲Cameroun – Douala, un air de Beyrouth :Quand l’économie devient géopolitique, jusqu’où ira la communauté libanaise ?
Enquête sur une diaspora devenue puissance économique, acteur d’influence et sujet de crispation nationale.

Une transformation trop rapide pour être neutre
À Douala, la mutation urbaine n’est plus progressive : elle est brutale.En moins de quinze ans, des quartiers entiers – Bonapriso, Bali, Akwa – ont changé de visage, de propriétaires, parfois même de langue d’affaires.
Les tours Makary, O’Ciel, Serenity, Icon ou Onyx… pour ne citer que celles là, ne sont pas de simples projets immobiliers. Elles sont les marqueurs visibles d’une montée en puissance silencieuse : celle de la communauté libanaise du Cameroun, estimée entre 80 000 et 120 000 personnes, soit moins de 0,5 % de la population, mais présente dans des secteurs représentant plus de 35 % de la valeur industrielle privée formelle du pays, selon des estimations croisées d’économistes locaux et de cabinets régionaux.
Une surreprésentation qui interroge.
Quand l’économie cesse d’être neutre
À Douala, la transformation n’est plus seulement visible : elle est structurelle.En moins de deux décennies, une diaspora numériquement marginale a pris pied dans les artères vitales de l’économie camerounaise : acier, ciment, aluminium, BTP, agro-industrie, distribution.
Ce phénomène n’est plus seulement économique.
Il est désormais sécuritaire, stratégique et géopolitique.
Dans tous les pays du monde, celui qui contrôle les matériaux de base contrôle le rythme du développement, de la reconstruction et, en temps de crise, de la survie nationale.
Acier, ciment, aluminium : le triangle de la souveraineté
Dans les doctrines de sécurité économique (France, États-Unis, Chine), trois secteurs sont classés “sensibles” :
•l’acier,
•le ciment,
•l’aluminium.
Au Cameroun, ces trois piliers sont aujourd’hui majoritairement dominés par des groupes à capitaux libanais.
« Sans acier ni ciment, aucun État ne reconstruit, aucune armée ne déploie, aucune infrastructure stratégique ne tient. »
Mr Crepin Mballa, ancien haut fonctionnaire camerounais, expert en politiques industrielles
La négociation autour d’ALUCAM, actif historiquement stratégique, marque un tournant :
pour la première fois, l’État envisage de céder une partie significative d’un levier industriel critique sans débat public structuré sur la souveraineté économique.
Lecture sécuritaire : une vulnérabilité silencieuse
1. Dépendance industrielle
En cas de :
- crise politique majeure,
- sanctions internationales,
- rupture diplomatique régionale,
le Cameroun ne maîtrise plus totalement ses chaînes d’approvisionnement internes.
« Le risque n’est pas que les Libanais coupent l’acier.Le risque est que l’État n’ait plus aucune alternative crédible. »
Yannick Tiki, cadre supérieur d’une agence publique

Concentration du pouvoir économique
Contrairement aux diasporas chinoise ou marocaine, le pouvoir libanais est décentralisé mais coordonné, familial, réactif et transnational.
Cela le rend :
- plus rapide que l’administration,
- moins exposé politiquement,
- plus résilient en cas de choc.
Absence de contre-pouvoir local
La faiblesse du patronat industriel camerounais laisse le champ libre à une hégémonie de fait, sans mécanisme de rééquilibrage.
Paroles d’industriels camerounais : colère froide et résignation
Témoignage 1 –
David Kengne Industriel métallurgiste, Douala
« On nous dit d’investir, mais quand on arrive sur le marché, tout est déjà verrouillé.
L’acier, l’accès au port, l’énergie, la distribution…
Comment rivaliser quand en face, ils lèvent 100 millions de dollars en famille ? »
Témoignage 2 –
Lazarus Kedi Entrepreneur BTP, Yaoundé
« Le problème n’est pas qu’ils investissent.
Le problème, c’est que l’État ne nous protège pas.
Nous sommes des figurants dans notre propre économie. »
Témoignage 3 –
Mr Ludovic Simo Agro-industriel, Littoral
« À force de dire “ils sont plus organisés”, on oublie de dire que nous sommes abandonnés.
Quand un Camerounais échoue, il est seul.
Quand un Libanais tombe, le réseau le relève. »

Soft power local : l’art de désamorcer les tensions
La communauté libanaise a compris une règle essentielle :
le pouvoir économique sans acceptation sociale est instable.
D’où :
- le sponsoring du Ngondo,
- l’appui aux chefferies traditionnelles,
- le mécénat artistique et sportif,
- l’émergence de figures culturelles hybrides comme Aloch 237, incarnation d’un Cameroun pluriel.
Cette stratégie n’est pas une manipulation.
C’est une gestion intelligente du risque social.
Comparaison géopolitique : pourquoi le cas libanais est unique
| Diaspora | Stratégie | Risque sécuritaire |
| Chinoise | Infrastructures publiques et Commerce | Dépendance étatique |
| Indienne | Commerce & services | Faible |
| Marocaine | Banques & assurances, industrie | Institutionnalisé |
| Nigériane | Culture & numérique, pièces automobiles | Diffus |
| Libanaise | Industries de base | Structurel et durable |
Le cas libanais est le seul qui touche directement à la capacité productive nationale.

Colonisation économique ? Non. Vide stratégique ? Oui.
Aucune preuve ne permet d’affirmer un projet de domination politique ou de remplacement des Camerounais.Mais l’histoire économique est claire :
là où l’État n’anticipe pas, d’autres structurent.
La communauté libanaise ne gouverne pas le Cameroun.
Elle opère dans l’espace que l’État a déserté.
Conclusion – Le vrai risque est camerounais
Le risque n’est ni libanais, ni communautaire.
Il est :
- institutionnel,
- stratégique,
- et profondément camerounais.
Un pays qui abandonne ses industries de base abandonne une part de sa souveraineté.
Le débat n’est plus identitaire.
Il est sécuritaire, économique et politique.
La vraie question reste entière :
le Cameroun veut-il être un simple territoire d’investissement ou une nation industrielle souveraine ?
VICTOR ESSO TIKI


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