Port de Douala-Bonabéri : modernisation stratégique et bataille logistique dans le golfe de Guinée
Dans un contexte de compétition accrue entre les grandes plateformes maritimes africaines, la modernisation du Port de Douala-Bonabéri apparaît comme un enjeu stratégique pour le Cameroun. Le 27 février 2026, le Directeur général du Port Autonome de Douala, Cyrus Ngo’o, a effectué une visite de plusieurs chantiers structurants sur la rive gauche du port. Pendant près de quatre heures, il a inspecté des infrastructures clés — guérite A0 de Youpwè, aménagements routiers connectés à la Nationale n°3, projet MIRA, poste à quai 17, futur siège de la régie du terminal à conteneurs et silos d’AFISA.
Au-delà de la simple visite technique, cette tournée illustre une ambition plus large : repositionner Douala dans la hiérarchie portuaire ouest-africaine face à la montée en puissance de nouvelles plateformes logistiques.
Un port pivot pour l’économie camerounaise et l’hinterland régional
Premier port du Cameroun et véritable poumon économique du pays, le port de Douala concentre la majorité des flux commerciaux nationaux et régionaux. Il traite entre 75 % et 85 % des marchandises du commerce extérieur camerounais et constitue une porte d’accès essentielle pour les pays enclavés d’Afrique centrale, notamment le Tchad et la République centrafricaine.
En 2024, le port a traité 12,9 millions de tonnes de marchandises, confirmant son statut de principal hub maritime du pays.
Sur le segment des conteneurs, Douala reste dominant dans le paysage portuaire camerounais : il capte 62,5 % du trafic conteneurisé national, soit près de 184 000 EVP, contre environ 110 000 EVP pour Kribi.
L’impact macroéconomique est également significatif : les activités du port de Douala représenteraient près de 6,2 % du PIB camerounais, soit plus de 1 365 milliards de FCFA de contribution annuelle à l’économie nationale.
Ces chiffres expliquent pourquoi la modernisation de cette infrastructure constitue une priorité stratégique pour les autorités portuaires.
Des contraintes structurelles qui imposent la transformation
Malgré son rôle central, le port de Douala fait face à des contraintes structurelles qui pèsent sur sa compétitivité.
La configuration du chenal du fleuve Wouri impose un dragage régulier pour permettre l’accès des navires de grande capacité. À cela s’ajoutent des problèmes chroniques de congestion, avec des temps d’attente en rade pouvant atteindre neuf jours, contre environ sept jours dans des ports concurrents comme Abidjan ou Lekki au Nigeria.
Les performances du port restent également sensibles aux fluctuations du commerce international. Au premier trimestre 2025, le trafic global a reculé de 6,9 %, malgré une progression du chiffre d’affaires liée aux redevances domaniales.
Ces tensions logistiques ont accéléré la mise en œuvre de plusieurs projets de modernisation, dont ceux inspectés lors de la visite du Directeur général.

Les chantiers structurants pour fluidifier la chaîne logistique
La visite de terrain menée par Cyrus Ngo’o s’inscrit dans une stratégie globale visant à améliorer la performance opérationnelle du port.
Parmi les projets structurants figurent notamment :
•Le poste à quai 17, destiné à accroître les capacités d’accostage et à réduire les temps d’attente des navires
•Les aménagements routiers vers la Nationale n°3, essentiels pour fluidifier l’évacuation des marchandises vers l’hinterland
•Les silos d’AFISA, qui permettront d’augmenter les capacités de stockage des vracs agricoles
•Le futur siège de la Régie du terminal à conteneurs, symbole d’une gestion plus intégrée des opérations portuaires
•Le projet MIRA, incluant une marina de plaisance et des aménagements urbains autour du domaine portuaire
Ces investissements visent à améliorer la productivité portuaire et à renforcer l’intégration du port dans les corridors logistiques d’Afrique centrale.
Kribi et Abidjan : la pression concurrentielle
La transformation du port de Douala intervient dans un contexte régional marqué par l’émergence de nouvelles infrastructures portuaires.
Au Cameroun même, le Port de Kribi représente désormais un concurrent direct. Doté d’un port en eau profonde capable d’accueillir des navires de grande capacité, Kribi attire progressivement une part croissante du trafic, notamment les cargaisons industrielles et minières.
À l’échelle régionale, le Port d’Abidjan s’est imposé comme l’un des hubs les plus performants d’Afrique de l’Ouest, grâce à l’extension de son terminal à conteneurs et à un dragage permettant l’accueil de navires de dernière génération.
Face à ces plateformes modernisées, Douala doit donc jouer sur plusieurs leviers : modernisation des infrastructures, digitalisation des procédures, optimisation de la logistique terrestre et amélioration de la productivité des terminaux.
La projection du trafic portuaire camerounais à l’horizon 2035
Si la croissance économique régionale se maintient et que les investissements logistiques se concrétisent, plusieurs projections sectorielles estiment que le trafic maritime du Cameroun pourrait connaître une expansion significative au cours de la prochaine décennie.
Aujourd’hui, le système portuaire national (Douala + Kribi) traite environ 25 à 30 millions de tonnes de marchandises par an. Sur la base d’un taux moyen de croissance du commerce maritime africain estimé entre 4 % et 6 % par an, les volumes pourraient évoluer ainsi :
Projection plausible du trafic portuaire camerounais
- 2025 : environ 25–30 millions de tonnes
- 2030 : 35–40 millions de tonnes
- 2035 : 50–60 millions de tonnes
Dans ce scénario, la répartition du trafic pourrait évoluer :
- Douala-Bonabéri : hub logistique régional et port de distribution pour l’Afrique centrale
- Kribi : port industriel et minier en eau profonde, spécialisé dans les flux lourds et le transbordement.
Cette complémentarité permettrait au Cameroun de consolider sa position de porte maritime de l’hinterland CEMAC (Tchad, RCA, nord du Congo).
La pression concurrentielle des hubs ouest-africains
Cette transformation intervient dans un contexte où plusieurs ports africains accélèrent leurs investissements pour capter les flux commerciaux.
Le cas du Port d’Abidjan est particulièrement révélateur. En 2024, la plateforme ivoirienne a traité plus de 40 millions de tonnes de marchandises, contre 34,7 millions l’année précédente.
Le trafic conteneurisé y a atteint 1,64 million d’EVP, en forte progression grâce au deuxième terminal à conteneurs et à l’élargissement du canal de Vridi.
Depuis 2012, plus de 1 100 milliards de FCFA d’investissements ont été mobilisés pour moderniser le port et renforcer son rôle de hub régional.
Cette dynamique s’accompagne d’investissements logistiques dans l’hinterland, notamment pour desservir le Burkina Faso et le Mali, renforçant ainsi la compétitivité du corridor ivoirien.
Face à ces infrastructures modernisées, les ports camerounais doivent accélérer leur transformation pour rester compétitifs.
Les investissements portuaires qui redessinent l’Afrique centrale
Au-delà du Cameroun, l’Afrique centrale connaît elle aussi une vague d’investissements portuaires, portée par l’augmentation du commerce maritime et les besoins en infrastructures logistiques.
Plusieurs projets structurants sont en cours ou en développement :
1. Cameroun
- Extension du port en eau profonde de Kribi
- Zones industrielles portuaires et logistiques
- Modernisation des terminaux de Douala
2. Congo
- Développement du port minéralier de Pointe-Noire
- Projets logistiques liés aux exportations pétrolières et minières
3. Gabon
- Modernisation du port d’Owendo
- Investissements dans la chaîne logistique du manganèse
4. Angola
- Extension du port de Lobito pour soutenir le corridor minier d’Afrique centrale
Cette dynamique traduit une mutation profonde : les ports africains ne sont plus seulement des infrastructures de transit, mais des plateformes industrielles et logistiques intégrées, capables d’attirer zones économiques spéciales, industries de transformation et hubs de distribution régionaux.
Douala, futur hub logistique d’Afrique centrale ?
Malgré ces défis, Douala conserve un avantage stratégique majeur : sa position géographique au cœur de l’Afrique centrale et son rôle historique dans les corridors commerciaux vers l’hinterland.
Entre 2021 et 2025, les ports camerounais — Douala et Kribi — ont enregistré plus de 7 300 mouvements de navires, confirmant la dynamique de croissance du trafic maritime régional.
Dans cette perspective, les chantiers structurants inspectés fin février traduisent une ambition claire : faire évoluer Douala d’un port historique soumis à la congestion vers une plateforme logistique modernisée capable de soutenir l’industrialisation et l’intégration économique de l’Afrique centrale.
Pour le Cameroun, l’enjeu dépasse largement l’infrastructure portuaire. Il s’agit de consolider une position stratégique dans les chaînes logistiques africaines à l’heure où la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine redessine progressivement les flux commerciaux du continent.
VICTOR ESSO TIKI


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