Centrafrique : l’enquête visant le groupe Castel classée sans suite, entre soulagement judiciaire et zones d’ombre
La justice française a mis un terme à une procédure sensible visant le groupe agro-industriel Groupe Castel, soupçonné de complicité de crimes contre l’humanité en République centrafricaine. Ouverte en juin 2022 par le Parquet national antiterroriste, l’enquête a été classée en février 2026 pour « infractions insuffisamment caractérisées », marquant la fin de quatre années d’investigations à forte portée politico-économique.
Une affaire née d’un rapport explosif
À l’origine du dossier, un rapport publié en août 2021 par l’ONG The Sentry, organisation cofondée par George Clooney. Celui-ci accusait une filiale du groupe Castel, via la société sucrière Somdiaa, d’avoir entretenu entre 2014 et 2021 un « arrangement sécuritaire » avec une milice armée locale, l’Unité pour la paix en Centrafrique.
Selon ce rapport, cet accord visait à protéger les installations industrielles – notamment une sucrerie stratégique dans la région de Ngakobo – en échange de financements directs et indirects aux groupes armés, sous forme de liquidités, carburant ou soutien logistique.
Des accusations graves dans un pays marqué par une instabilité chronique et des violences de masse, susceptibles de relever de la qualification de crimes contre l’humanité.
Une enquête sous tension géopolitique
L’enquête confiée à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité s’est déroulée dans un contexte particulièrement tendu. Depuis 2018, la France et la Russie s’opposent indirectement en Centrafrique, notamment à travers des campagnes d’influence et la présence du groupe paramilitaire Wagner.
Les avocats de la défense ont ainsi dénoncé un rapport « lacunaire » et potentiellement instrumentalisé dans le cadre de rivalités économiques et stratégiques, évoquant une tentative de déstabilisation pour favoriser les intérêts russes sur le marché local, notamment celui de la bière.
De son côté, The Sentry rejette fermement toute instrumentalisation. Sa directrice exécutive, Justyna Gudzowska, maintient l’intégralité des conclusions du rapport et affirme agir en toute indépendance.
Le classement sans suite : un soulagement mitigé
Pour les avocats de la Somdiaa et de son ancien dirigeant Alexandre Vilgrain, la décision du PNAT constitue une reconnaissance implicite de l’absence de preuves suffisantes. Ils ont toutefois souligné les conséquences économiques et sociales du dossier, notamment la fermeture de la sucrerie de Ngakobo, qui aurait affecté des milliers de personnes et fragilisé tout un bassin économique.
À l’inverse, les représentants de The Sentry déplorent une décision qui, selon eux, met en lumière les limites de l’enquête judiciaire française dans des contextes aussi complexes. Ils pointent notamment l’absence de mécanismes efficaces de protection des témoins en Centrafrique, certains étant aujourd’hui inaccessibles ou décédés.
Un précédent dans une série de dossiers sensibles
L’affaire Castel s’inscrit dans une dynamique plus large de mise en cause d’entreprises françaises pour leurs activités en zones de conflit. Le groupe Lafarge a récemment été condamné pour financement du terrorisme en Syrie et reste poursuivi pour complicité de crimes contre l’humanité. De son côté, BNP Paribas est toujours sous le coup d’investigations pour ses opérations au Soudan.
Ces dossiers illustrent la montée en puissance des enjeux de responsabilité des multinationales dans les zones instables, où les impératifs économiques se heurtent aux exigences du droit international humanitaire.
Entre droit, économie et influence
Le classement de l’affaire Castel ne met pas fin aux interrogations. Il souligne plutôt la դժվարée de caractériser juridiquement des faits survenus dans des contextes de guerre hybride, où se mêlent intérêts économiques, acteurs non étatiques et rivalités géopolitiques.
Au-delà du cas spécifique, cette affaire pose une question de fond : jusqu’où les entreprises peuvent-elles aller pour sécuriser leurs activités dans des environnements à haut risque sans franchir la ligne rouge du droit international ?
Un débat qui, à l’évidence, est loin d’être clos.
VICTOR ESSO TIKI


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