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DOUALA : LES RAISONS DES GRAVES INONDATIONS

On observe une augmentation du nombre d’inondations rapportées depuis les années 2010, qui semble corrélée à l’évolution de l’emprise urbaine de la ville. Les zones urbaines inondées de façon récurrente sont le plus souvent les quartiers informels construits directement en zones inondables et dont l’accroissement est important depuis les années 1990.Et même si le communiqué du Maire de la ville de ce jour, explique l’exceptionnelle inondation de ce jour 21 Aout 2020, par la sortie de son Lit du Fleuve Wouri…Les données de la presse ont aussi permis d’étudier l’évolution du discours sur les politiques de gestion du risque d’inondation. Celles-ci restent fortement focalisées sur la résolution des crises, malgré le contexte des politiques d’adaptation au changement climatique qui développent des projets d’amélioration de la gestion urbaine des inondations.

Douala est prédisposée au risque d’inondation. Située en zone côtière, au bord de l’estuaire du Wouri, lequel comporte de nombreuses criques, des mangroves et des secteurs marécageux entourant de rares zones urbanisables. La ville entière occupe une zone basse ne dépassant pas 12 m d’altitude, dominée par de bas plateaux (Joss, Akwa, Bonapriso) dont les altitudes sont comprises entre 20 et 60 m.

L’espace urbain est parcouru par un réseau hydrographique dense, largement partagé entre neuf bassins principaux (Bonabéri, Besséké, Bobongo, Kambo, Mbanya, Mbopi, Mgoua, Nsapé et Tongo Bassa) dont les eaux rejoignent le Wouri.

Le climat est de type équatorial, avec une pluviométrie annuelle moyenne de 4000 mm. Si les précipitations sont réparties sur toute l’année, la saison humide (juin, juillet, août) enregistre jusqu’à 80 % des pluies annuelles, alors que les mois secs (novembre, décembre, janvier et février) ne totalisent que 150 mm environ.

Dans la partie aval des cours d’eau, la pente est faible, ce qui ralentit l’écoulement et provoque l’accumulation des eaux. Ces zones sont en outre soumises à la remontée des eaux de l’estuaire à marée haute. Dans de telles conditions, ce n’est qu’après l’accumulation d’importants remblais, que certains secteurs, initialement marécageux, sont devenus constructibles. Toutefois ces remblais ont parfois perturbé l’écoulement naturel des eaux.

À l’instar de nombreuses agglomérations d’Afrique sub-saharienne, la population de Douala s’est fortement accrue : elle est passée de 450 000 habitants dans les années 1970 à 1,9 million en 2005 (taux de croissance de 4,9 % ‒ données de l’Institut National de la Statistique du Cameroun). En 2010, la population atteint près de 2,5 millions d’habitants, soit environ 11 % de la population camerounaise, contre 7 % en 1976. Les projections indiquent que Douala comptera en 2025 près de 4 millions d’habitants. Considérant qu’une partie de cette population va s’installer dans les zones déjà̀ urbanisées et encore peu denses, il est possible d’estimer qu’environ 11000 hectares seront nécessaires pour accueillir le reste de ce surplus de population.

Localisation de la zone urbaine et des principaux bassins versants de Douala.

 

Pluviométrie mensuelle moyenne à Douala sur la période 1951-2008.

Source : Services Météorologiques du Cameroun.????????

De 1984 à 2018, 103 des 186 quartiers de Douala ont connu au moins une inondation. Une cinquantaine ont connu de 1 à 3 inondations. Les quartiers ayant été affectés par plus de 4 inondations sont une soixantaine, dont 12 d’entre eux ont connu 9 inondations ou plus. Ceux-ci sont essentiellement situés dans la partie moyenne à inférieure des principaux bassins versants de la ville : quartiers historiques de Akwa, Bepanda et New-Bell, mais aussi quartiers au développement plus récent, comme ceux de Maképé Missoké (à très forte densité urbaine), Bonapriso et Bonabéri, sur la rive droite du Wouri. Les zones nord et est de la ville sont moins fréquemment inondées, car plus élevées.

Certains événements, comme ceux d’août 2000, d’août 2010 et de juillet 2017, ont eu une extension spatiale importante et ont inondé plus d’une trentaine de quartiers, essentiellement situés dans les bassins versants du Tongo Bassa (44 km2), du Bobongo (21 km2) et de la Mgoua (6,2 km2).

Afin d’identifier certains de ces facteurs, une analyse des caractères topographiques, hydrologiques et démographiques a été réalisée sur des ensembles de quartiers parmi les plus affectés.

Distribution spatiale des inondations (31 évènements recensés) dans les quartiers de Douala sur la période 1984-2018.
Caractéristiques topographiques, hydrographiques et démographiques des quartiers de la ville de Douala ayant subi au moins 6 inondations de 1984 à 2018????????

Alt. moy. : altitude moyenne. Mak. Miss. : Maképé Missoké.
Sources : données 2010 de la Communauté Urbaine de Douala ; Shuttle Radar Topography Mission.

Cette analyse révèle la faible influence de l’altitude. En effet, ce ne sont pas les zones les plus basses qui sont les plus fréquemment inondées, à l’exception du quartier de Bonabéri. Celui-ci est construit en rive droite du Wouri, sur une zone de mangrove, en extension du tissu industriel. D’une altitude moyenne de 7 mètres, ce quartier est densément drainé et fortement peuplé. Il combine donc un aléa fréquent et une vulnérabilité élevée.

L’importance de la densité du réseau hydrographique dans l’occurrence des inondations se retrouve également dans les quartiers de BP Cité, Bépanda, New-Bell et Maképé Missoké. Les quartiers d’Akwa et de Bonapriso ont des profils différents, car la densité hydrographique y est plus faible. Bonapriso est un quartier planifié et résidentiel prisé, pourtant il connaît des inondations fréquentes qui semblent s’expliquer par le colmatage récurrent des drains.
Parmi les quartiers connaissant le plus d’inondations, Maképé Missoké se distingue particulièrement, puisqu’il a été affecté par 16 des 31 événements recensées. Ce quartier est traversé par deux principaux cours d’eau, le Tongo Bassa et l’un de ses affluents, le Ngonghe. Son urbanisation est en grande partie le résultat d’une occupation spontanée et anarchique de l’espace et des vides urbains, notamment des zones marécageuses et des lits des cours d’eau. La Communauté Urbaine de Douala (CUD) le qualifie de « noyau villageois ancien » absorbé par l’urbanisation et ayant accueilli les nouveaux arrivants dans sa périphérie. Les lits des cours d’eau y sont longés par les habitations. Il est intéressant de noter que ce quartier connaît des inondations plus fréquentes que celles rapportées dans la presse. Les aménagements apportés aux habitations pour faire face à ces submersions récurrentes en témoignent.

Le nombre de quartiers inondés est passé de 29 sur la période 1984-2000 (17 ans) à 81 sur la période 2001-2010 (10 ans) puis à 84 après 2010 (7 ans), alors que le nombre total de quartiers a seulement doublé entre 1984 (98) et 2017 (196). Les inondations de la période 1984-2000 se répartissent essentiellement dans le centre historique de la ville (Akwa, Bepanda et New-Bell). La période 2000-2010 marque un changement, les inondations affectant à présent des quartiers périphériques du centre, en particulier Maképé Missoké, BP Cité et Bonapriso. Cette situation reste quasiment inchangée depuis 2010, les principales zones inondées étant en grande partie constituées de quartiers à la densification récente En effet, les quartiers du centre de la ville, où les inondations sont anciennes mais toujours fréquentes, tels que New Bell ou Akwa, souffrent d’une densification urbaine excessive qui conduit les populations à s’installer sur les voies d’évacuation des eaux.
Exemples de mesures d’adaptation à la fréquence des inondations.

a : passerelle en bois à proximité des drains à Bonapriso. b : muret pour limiter l’entrée des eaux dans les maisons à Maképé Missoké.????????
Répartition spatiale des quartiers inondés à Douala selon différentes périodes????????
Durant la décennie 2010, les quartiers situés dans les bassins versants du Tongo Bassa et du Mgoua ont connu des inondations, qui s’expliquent par l’urbanisation croissante de la partie amont de ces bassins. Le développement urbain est à l’origine de nouveaux quartiers qui se voient inondés, mais engendre également une imperméabilisation des parties amont des bassins versants qui aggrave les inondations à l’aval. Le sud et l’ouest de l’agglomération, moins aptes à l’urbanisation du fait de la présence de mangroves ou de bas-fonds humides, sont occupés surtout par des quartiers marginaux, anarchiquement construits, tels que ceux du Bois des Singes, de Youpwé, de Nkomba, de Mabanda et de Foret-Bar. Celui du Bois des Singes est représentatif d’une urbanisation croissante et non contrôlée sur les marges et dans les vides urbains. Ce quartier est situé au sud de l’aéroport de Douala, dans une zone de mangrove classée non aedificandi dans le Plan Directeur d’Urbanisme (PDU). Il s’est développé à partir des années 2010, sa surface passant de 13 ha en 2011 à 80 ha en 2012 pour atteindre 150 ha fin 2017 (d’après les images Google Earth). Les habitations ont été construites sur un remblai qui a pris progressivement la place de la mangrove. Elles ne sont accessibles que par voie maritime en période de hautes eaux.
Exemples d’aménagements dans les quartiers informels de Douala.

a : levées de berges constitués de gravats et de divers détritus à Maképé Missoké. b : remblais en zone de mangrove au Bois des Singes.????????

Les zones les plus exposées aux inondations sont habituellement situées majoritairement dans les zones basses, proches du niveau de la mer (mangroves, marécages) et le long des principaux drains. Or, à Douala, il est notable que les zones inondées ne sont pas uniquement situées dans ces espaces. La densité de drainage, l’imperméabilisation des sols et l’existence d’obstacles non topographiques à l’écoulement des eaux sont d’autres importants facteurs d’inondation, difficilement intégrés dans les analyses fondées sur les Modèles Numériques de Terrain (MNT), d’où l’intérêt de compléter ce type d’analyse par la prise en compte des données historiques. Il peut arriver, en effet, ici comme partout, que la localisation de certains événements observés entre en contradiction avec une spatialisation plus ou moins théorique des inondations.

Les quartiers localisés dans des zones basses, voire marécageuses, sont pris en compte par les deux approches de spatialisation du risque. Il en est ainsi de celui de Bonabéri, en rive droite du Wouri, ou de ceux de Bois des Singes, Mabanda, Kumba, Foret-Bar, Youpwé. La création récente de ces derniers explique, en grande partie, l’accroissement du nombre d’inondations relevé à partir de 2010 à l’échelle de Douala.

Pour d’autres quartiers, comme Maképé Missoké ou BP Cité, situés plus en hauteur, c’est la densification urbaine qui est le principal facteur du risque. L’aménagement des bâtiments, des chemins d’accès et des levées le long des drains créent des obstacles à l’écoulement des eaux. Certaines de ces levées d’origine anthropique (en fait, des amoncellements de gravats et autres déchets) ont souvent été conçues par les populations comme des digues pour éviter autant que possible la submersion par les cours d’eau. Mais elles ont aussi des effets néfastes, car elles empêchent les eaux de débordement et celles de ruissellement de rejoindre les drains.

Le mauvais entretien des réseaux d’évacuation des eaux (fossés de drainage et canalisations) est l’une des causes majeures des inondations dans les zones considérées comme non inondables à partir de l’analyse de la topographie. C’est ainsi que même les quartiers situés en zone de plateau se retrouvent submergés en cas de pluies (Bonapriso, Ngangué, Akwa).

D’après la base de données géohistorique, les quartiers ayant été inondés couvrent 149,8 km2 (en considérant la superficie totale de ces quartiers), soit 61,4 % de l’ensemble de la ville. De son côté, l’approche fondée sur l’analyse de la topographie, indique que les zones inondables par épisode de forte intensité représentent 54,8 % de la superficie de Douala. Les résultats de ces deux approches ne sont pas comparables mais ils représentent deux visions complémentaires du risque d’inondation.
Carte des zones inondables de la ville de Douala définies à partir de la topographie.

Source : ZOGNING MOFFO et al. (2013).????????
Les actions de gestion restent limitées au curage des drains et aux opérations de déguerpissement.

À Douala, l’un des paramètres majeurs du risque d’inondation réside dans la vulnérabilité sociale, du fait de la pauvreté et des modes d’occupation du sol qui marginalisent une grande partie de la population au sein d’espaces exposés (mangroves, abords des drains, etc…) où la gestion urbaine est particulièrement déficiente (évolution incontrôlée de l’habitat, sous-dimensionnement des drains, traitement insuffisant des déchets solides). Afin de contrôler au mieux le risque d’inondation, la gestion urbaine doit améliorer l’intégration des populations déjà présentes et anticiper le développement futur de l’agglomération, à travers la construction de logements sur des terrains viabilisés et l’aménagement d’un réseau d’évacuation des eaux pluviales suffisamment calibré.

Zogning Moffo/Victor Esso Tiki

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