Achille Mbembe: «Dans la relation Afrique-France, il est possible de changer de paradigme, et chacun y va avec ses croyances, son tempérament, ses horizons»

Achille Mbembe est philosophe, politologue, historien et écrivain originaire du Cameroun. Il a été chargé par le président Emmanuel Macron de lancer de vastes consultations en Afrique en vue du Nouveau Sommet Afrique-France. Cette rencontre qui a réuni, les 8 et 9 octobre à Montpellier, des milliers de jeunes Africains et de la diaspora autour d’Emmanuel Macron, a suscité de vifs débats sur le continent africain.

Dans cet entretien avec nos confrères de la Croix Africa, Achille Mbembe revient sur cette expérience.

La Croix Africa :Le Nouveau Sommet Afrique-France avait comme particularité de donner la parole à de jeunes Africains sur leur perception des relations entre la France et l’Afrique. Un rapport avait même été produit en amont pour servir de base aux travaux du Sommet…

Achille Mbembe : Le Nouveau Sommet a été longuement préparé en amont, par le biais d’un cycle de débats publics que le Président Emmanuel Macron m’a demandé de piloter. Ces débats se sont tenus dans 12 pays africains. Il y en a eu 65 au total. Ils ont réuni près de 5 000 personnes âgées de 25 à 40 ans. D’autres assemblées du même genre ont eu lieu en France au sein de la diaspora. Les réflexions collectives menées au cours de ces débats ont servi de base au rapport que j’ai rédigé et qui a été formellement remis au Président Emmanuel Macron à l’Élysée. Mais cette réflexion collective a aussi été à la base des 13 propositions que contient le rapport.
À Montpellier, Emmanuel Macron a pu débattre de tous les sujets qui fâchent avec onze jeunes « pépites » que nous avions sélectionnées. Pour la toute première fois dans l’histoire des relations entre l’Afrique et la France, le point de vue de nombreux Africains sur des questions telles que le Franc CFA, les bases militaires, les effets nocifs du colonialisme ont été abordées publiquement, dans une enceinte officielle, et pas dans des barricades ou d’autres lieux-tiers. Il ne s’agissait pas d’une catharsis. De nouvelles perspectives ont été tracées et, pour ce qui me concerne, cette voix libre, cette parole sans compromission et empreinte de dignité des jeunes générations vaut de l’or.

Comment décririez-vous la perception que les jeunes Africains ont de la France ?

Achille Mbembe : Certains voient en la France leur ennemi principal. Quitte à tomber entre les mains d’autres prédateurs plus ou moins crapuleux, ils cherchent à la chasser du continent parce qu’ils estiment qu’elle est la principale responsable de leurs malheurs et de leurs échecs. D’autres sont déçus par elle et n’en attendent plus rien. Ils lui ont effectivement tourné le dos. Ils regardent ailleurs. D’autres encore sont sceptiques. Ils exigent des preuves, font de la résistance passive et, souvent, attendent que d’autres fassent le « sale boulot » à leur place. D’autres, enfin, qui profitent du statu quo, ne voient pas pourquoi les choses devraient changer.

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La plupart de ceux et celles qui ont participé au cycle de débats que j’ai animé veulent travailler avec la France. Ils veulent le faire dans la clarté, sans compromission, et sur des bases entièrement nouvelles qu’ils veulent renégocier. Le Nouveau Sommet était, de ce point de vue, une expérimentation. Ce type de travail à la fois culturel, politique et intellectuel à l’intérieur des institutions est incontournable, tout comme le sont d’ailleurs d’autres formes de mobilisation peut-être plus bruyantes, peut-être plus carrées, en apparence plus intransigeantes. Il est en effet possible de changer de paradigme, et chacun y va avec ses croyances, son tempérament, ses horizons. Le mien, et celui de beaucoup d’entre nous, c’est de bâtir un monde commun à un moment où la planète devient si petite. Pour y arriver, il faut créer un nouveau bloc historique, construire d’autres types de coalitions, mais aussi changer nos grilles de lecture et d’interprétation. Le souverainisme échevelé, je n’y crois pas du tout.

Pourquoi organiser une rencontre entre les jeunes Africains et le président français ?

Achille Mbembe : Emmanuel Macron cherche à transformer les rapports que la France entretient avec l’Afrique. Il sait que le cycle de la « Françafrique » est arrivé à bout. À la place, il veut inventer autre chose. Il est en effet temps de passer à autre chose. Ce passage, il faut l’effectuer ensemble, sinon nous ne réussirons pas. S’agissant de l’Afrique et de la France, c’est le pari que la plupart d’entre nous faisons. D’autres font un pari différent. Pour ce qui nous concerne, je crois qu’à Montpellier, nous avons brisé le moule. Mais c’est le veau d’or lui-même qu’il faut détruire, et cela requiert encore normalement de travail. Pour cela, nous n’avons pas besoin d’incantations. Nous avons tous lu et appris de Cheikh Anta Diop, Nkrumah, Cabral, Sankara et d’autres. Nous n’avons pas besoin de les psalmodier. Nous avons besoin d’une véritable théorie de la liquidation.

Pourquoi la rencontre n’a-t-elle pas plutôt lieu avec les chefs d’États africains qui leur doivent des comptes sur la gestion de leurs pays ?

Achille Mbembe : C’est parce que l’on n’en est pas encore au point où, dans toute l’Afrique, des forces constituées seraient effectivement capables d’exiger des comptes aux régimes établis. Nous disposons de sociétés flexibles, culturellement ouvertes, capables de résilience et d’adaptation et portées vers l’innovation. Mais nous souffrons de systèmes clos et immobiles. Et c’est ce déséquilibre qu’il faut corriger. D’où, dans les propositions faites dans le Rapport, la mise en place d’un Fonds de soutien a l’innovation et à la démocratie.

Quel bilan faites-vous de ce Nouveau Sommet Afrique-France ?

Achille Mbembe : L’objectif était d’obtenir de la France un positionnement clair sur des questions cruciales et sur un certain nombre de défis d’avenir. Nous voulions qu’elle se situe sans ambiguïté du côté de la démocratie. Un Fonds de soutien a l’innovation et à la démocratie va être mis sur pied. Face à la montée des périls identitaires et du racisme dans le monde, nous voulions qu’elle s’engage, sans équivoque, à reconnaître sa part africaine. Une Maison de l’Afrique et des diasporas sera construite, non pas en banlieue, mais en plein cœur de la capitale. Nous voulions que certaines pratiques héritées du passé cessent. Emmanuel Macron a reconnu publiquement que l’armée française n’a pas vocation à rester en Afrique. Il faut maintenant le prendre au mot et ouvrir des négociations qui permettent d’imaginer d’autres formes de coopération sur le plan militaire parce que nous en avons besoin. Ceci pourrait passer, par exemple, par le soutien aux mécanismes régionaux et africains de sécurité collective ou par l’accroissement du soutien aux capacités opérationnelles de forces africaines éventuelles. La même chose peut être envisagée du point de vue de la politique de coopération monétaire. Le Franc CFA n’a, en effet, plus d’avenir en Afrique. Il s’agit d’une monnaie qui porte désormais le masque du mort. Le moment est propice pour une floraison d’idées et de propositions. Mais comme on le sait, la critique vaine est parfois plus facile que la capacité à articuler des propositions.

L’un des reproches faits à ce Sommet était, notamment, cette proposition de mise en place d’un « Fonds d’innovation pour la démocratie »…

Achille Mbembe : Il faut se poser la question de savoir qui a intérêt à ce qu’il n’y ait ni innovation, ni démocratie en Afrique. La démocratie et l’innovation sont, comme la biodiversité, l’une des conditions de notre durabilité sociale et écologique sur le long terme. La tyrannie aura agi en Afrique à la manière du réchauffement climatique. Elle aura détruit les conditions mêmes d’existence. Aujourd’hui, l’on se retrouve dans des situations telles que l’écart entre la créativité de nos sociétés et l’enkystement des institutions et modes de gouvernement n’est plus soutenable. C’est à cette inadéquation qu’il faut mettre fin. Le Fonds sera l’un des outils à cette fin.

Est-ce à la France de financer la démocratie en Afrique ?

Achille Mbembe : Pendant très longtemps, la France a soutenu des régimes tyranniques chez nous. Ces régimes ont fini par détruire les moyens d’existence de millions de personnes. Elle doit maintenant dire publiquement de quel côté elle se situe et le démontrer en acte, en apportant sa modeste contribution à la déconstruction de la tyrannie sur notre continent. C’est l’une des conditions pour renouer le dialogue avec elle et changer la nature de nos relations communes. Ceci dit, nul ne fera la démocratie en Afrique à la place des Africains. Mais il est de la responsabilité morale de l’ensemble de l’humanité de veiller à ce que les droits de tous les vivants sur cette planète soient garantis. Et la France, et les autres pays doivent payer leur part de cette dette mutuelle à notre existence collective, humains et non-humains.

Lucie Sarr

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