🇨🇲🇸🇳🇳🇬🇹🇩🇨🇮Immigration africaine : « Chasser l’opportunité ou fuir les circonstances ? » Le père Basile Sede Noujio relance le débat sur l’héritage de Hegel
À l’heure où les routes migratoires entre l’Afrique et l’Occident continuent d’alimenter les débats politiques et économiques, le lancement international de l’ouvrage Chasing or Being Chased? Deconstructing Hegel’s Vision of the U.S.A. du père Dr Basile Sede Noujio s’est imposé comme un véritable laboratoire d’idées sur les causes profondes du départ des Africains. Organisée à l’église catholique Saint-Louis de Bonabéri, la rencontre a réuni universitaires, responsables religieux, professionnels de la finance et représentants de la société civile autour d’une interrogation qui dépasse la seule migration : l’Afrique quitte-t-elle son territoire par choix ou par nécessité ?

Le livre ne se contente pas d’interroger les statistiques migratoires. Il attaque frontalement une vision philosophique vieille de deux siècles : celle de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, dont les écrits ont longtemps présenté l’Afrique comme un continent dépourvu d’histoire, condamné à demeurer en marge du progrès universel. Pour Basile Sede Noujio, cette représentation continue, parfois inconsciemment, d’influencer le regard que les Africains portent sur eux-mêmes et sur l’Occident.
Déconstruire Hegel pour reconstruire l’imaginaire africain
Au cœur de son argumentaire, l’auteur affirme que le phénomène migratoire africain ne peut être réduit à une simple quête économique. Selon lui, l’idée selon laquelle le salut individuel ne peut être trouvé qu’en Europe ou aux États-Unis traduit une crise plus profonde : celle de l’identité et de la confiance collective.
« Pourquoi l’Amérique est-elle devenue, dans notre imaginaire, la destination ultime de la réussite ? », interroge-t-il. « Pourquoi continuons-nous à croire que notre survie dépend exclusivement de l’Occident ? »
L’auteur rappelle que Hegel considérait les États-Unis comme le « nouveau monde », espace de promesse et d’avenir, tandis qu’il reléguait l’Afrique à une périphérie historique. Son ouvrage entreprend précisément de déconstruire cette hiérarchie philosophique et d’inviter les Africains à repenser leur propre rapport au développement.

« Nous sommes tous internationaux »
L’événement a également pris une dimension symbolique. Dès l’ouverture des échanges, le modérateur a insisté sur la portée du qualificatif « international ».
« Nous n’avons pas utilisé ce mot pour le prestige. Nous sommes internationaux parce que nous sommes Africains vivant à travers le monde. Regardez cette salle : nous représentons déjà plusieurs pays et plusieurs expériences. »
Avant d’inviter le public à participer activement aux discussions, il a lancé avec humour :
« Cela fait longtemps que j’avais envie de prendre la parole. Je brûlais d’envie de parler depuis le début de cette conférence, et je suis heureux que ce moment soit enfin arrivé. »
Une manière d’installer un dialogue ouvert, où les témoignages personnels de migration devaient compter autant que les analyses académiques.

L’identité avant le passeport
L’un des fils conducteurs des débats a été la question de l’identité.
Pour plusieurs intervenants, la migration n’est pas un phénomène nouveau. Les récits bibliques eux-mêmes montrent Abraham, Isaac ou encore la fuite de la Sainte Famille vers l’Égypte. Mais la différence réside aujourd’hui dans les motivations.
Selon le pasteur Netting Talla Olivier, la migration devient problématique lorsqu’elle est guidée exclusivement par la confusion identitaire.
« Si vous ne savez pas qui vous êtes, tout ce qui paraît plus brillant vous attirera », a-t-il expliqué.
L’homme de foi rappelle que chaque individu poursuit naturellement le bonheur, mais que cette quête ne doit pas conduire à abandonner son identité culturelle, spirituelle et sociale.
Les réseaux sociaux, nouvelle fabrique des rêves migratoires
L’une des interventions les plus remarquées fut celle consacrée au rôle des réseaux sociaux.
Selon les panélistes, Instagram, Facebook ou TikTok fabriquent une représentation artificielle du succès.
Les jeunes Africains sont exposés quotidiennement à des vidéos montrant des voitures de luxe, des villas, des voyages et des styles de vie spectaculaires, sans percevoir les réalités économiques, psychologiques ou administratives qui se cachent derrière ces images.
« Vous ne pouvez pas comparer toute votre vie à une vidéo de trente secondes publiée sur Facebook », a rappelé un intervenant.
Cette illusion permanente crée un puissant effet d’attraction qui pousse de nombreux jeunes à considérer le départ comme la seule voie possible vers la réussite.
Quand l’économie pousse au départ
Le débat n’a toutefois jamais nié les réalités structurelles.
Les intervenants reconnaissent que chômage des diplômés, faibles perspectives professionnelles, conflits armés, pauvreté ou instabilité politique demeurent des facteurs majeurs de départ.
Le philosophe distingue ainsi deux dynamiques complémentaires :
- la poursuite d’opportunités (pull factors) ;
- la fuite de contraintes (push factors).
Autrement dit, les Africains sont à la fois attirés par les perspectives occidentales et poussés hors de leur pays par des difficultés économiques ou institutionnelles.
L’Occident n’est pas le paradis
Basile Sede Noujio parle d’expérience.
Ancien résident aux États-Unis, il explique avoir volontairement choisi de revenir servir au Cameroun malgré la possibilité de poursuivre sa carrière outre-Atlantique.
Selon lui, beaucoup d’Africains idéalisent l’Europe ou l’Amérique sans connaître les réalités sociales auxquelles sont confrontés les migrants.
« L’Europe n’est pas le paradis, tout comme l’Afrique n’est pas condamnée à l’échec », résume-t-il.
Le véritable défi consiste donc moins à empêcher les migrations qu’à créer des conditions permettant aux citoyens de partir librement, non par désespoir mais par choix.
La responsabilité politique
Le débat s’est également déplacé vers les politiques publiques.
Pour les intervenants, aucune stratégie migratoire ne sera durable sans réformes profondes de la gouvernance.
La création d’emplois, l’amélioration de l’enseignement supérieur, le soutien à l’entrepreneuriat, la valorisation des compétences locales et le renforcement des institutions apparaissent comme des leviers essentiels.
L’éducation est également présentée comme un facteur décisif. Les universités africaines sont invitées à former davantage de créateurs d’entreprises que de simples demandeurs d’emploi.
Une remise en cause des récits dominants
Au-delà de la philosophie, Chasing or Being Chased? propose finalement une critique des récits dominants sur la migration africaine.
L’ouvrage refuse aussi bien le discours qui glorifie systématiquement le départ que celui qui condamne indistinctement les migrants.
Il invite plutôt à replacer la dignité humaine au centre du débat.
La migration y apparaît comme une réalité ancienne de l’histoire humaine, mais elle ne devrait jamais être la conséquence d’une absence d’avenir.
Une réflexion qui dépasse la littérature
Plus qu’un lancement d’ouvrage, la conférence de Douala s’est transformée en forum sur l’avenir du continent. Entre philosophie, économie, spiritualité et politiques publiques, les échanges ont montré que la question migratoire ne saurait être réduite aux frontières ou aux visas.
En déconstruisant la pensée hégélienne, le père Basile Sede Noujio invite surtout les Africains à déconstruire leurs propres certitudes. Car derrière la question « Chasing or Being Chased? » se cache une interrogation plus fondamentale : l’Afrique choisira-t-elle de construire les conditions de son développement ou continuera-t-elle à laisser ses talents partir faute de perspectives ?
Dans un contexte où les départs vers l’Europe et l’Amérique demeurent au cœur des aspirations d’une partie de la jeunesse, cette réflexion dépasse largement le champ littéraire. Elle s’inscrit dans un débat stratégique sur l’avenir du continent, son modèle de développement et sa capacité à redonner à ses citoyens une raison de croire que l’espérance peut aussi se construire chez eux.
VICTOR ESSO TIKI


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